Energie

Vénézuela : droit dans le mur

Distribution de nourriture le 18 janvierà Los Teques, dansla banlieue de Caracas.

Distribution de nourriture le 18 janvierà Los Teques, dansla banlieue de Caracas. © Meridith Kohut/The New York Times/SIPA

Quand les cours du pétrole s’effondrent, c’est toute l’économie « bolivarienne » qui implose : pénuries, hyperinflation, récession… Pourtant, battus aux législatives de décembre 2015, les chavistes refusent d’abandonner une once de pouvoir. Et le spectre de la guerre civile rôde.

Ce que le pétrole a permis, le pétrole le détruit. Quand le baril valait plus de 100 dollars, le Venezuela de Hugo Chávez paradait. Étranglé par l’effondrement des cours – ce même baril ne vaut plus que 30 dollars (environ 27 euros) -, celui de Nicolás Maduro, son successeur désigné, n’a d’autre choix que d’appeler la population à ne se rendre dans les supermarchés qu’en alternance, en fonction des numéros figurant sur les cartes d’identité. Riz, farine et médicaments ont déserté les rayonnages, et l’hyperinflation galope. Tenus pour responsables de cette descente aux enfers, les chavistes ont pris une claque aux législatives de décembre 2015, mais ils n’entendent pas céder un pouce de leur pouvoir. La guerre civile rôde.

L’immense popularité de Hugo Chávez, qui dirigea le pays de 1999 à 2013, reposait avant tout sur la formidable manne pétrolière dont a bénéficié leur pays dans les années 2000. Elle lui a permis de mener une politique intérieure « socialiste » – la fameuse « révolution bolivarienne », du nom du libérateur sud-américain Simón Bolívar – fondée sur une redistribution généreuse des bénéfices de l’entreprise publique PDVSA : quasi-gratuité du logement, de l’éducation et de la santé, subventions en tout genre, dont plus de 15 milliards de dollars par an pour l’essence… En ce temps-là, au nom de la lutte anti-impérialiste, El Comandante pouvait se permettre de céder pour pas cher son pétrole aux pays caraïbes sympathisants : Cuba, République dominicaine, Haïti, Jamaïque, Nicaragua, Salvador…

Une rhéthorique anticapitaliste

Peu doué en économie, il accusait les « contre-révolutionnaires » de vouloir saboter sa révolution chaque fois qu’il rencontrait des difficultés. Les prix augmentaient-ils en raison de la chute du bolivar, la monnaie nationale ? Il mettait en place un strict contrôle. Celui-ci raréfiait-il le riz proposé à la vente ? Il nationalisait rizières et supermarchés, et y envoyait l’armée. Peu à peu, le Venezuela, qui ne fabrique pas grand-chose, est devenu une économie totalement rentière au profit d’une « bourgeoisie bolivarienne » soutenue par des millions de « petites mains », membres des milices du régime ou des comités de quartier.

Les cadres de PDVSA manifestaient-ils leur mécontentement de voir leur entreprise se transformer en vache à lait politique ? Chávez licenciait froidement ces contre-révolutionnaires pour les remplacer par des « camarades » bolivariens pas vraiment compétents. Ainsi privée de cadres et négligeant d’entretenir ses installations, la production de PDVSA a chuté de moitié.

À la mort de Chávez, en 2013, Maduro a poursuivi dans la même voie. Même politique ignorante des équilibres économiques, même copinage, même corruption – un ancien ministre évoque le chiffre de 300 milliards de dollars détournés -, même rhétorique anticapitaliste et anti-impérialiste…

C’est toute l’économie vénézuélienne qui implose, analyse Alfredo Valladão

La division par trois du prix du brut depuis l’été 2014 a achevé un système déjà brinquebalant. Moins de recettes en devises (97 % proviennent du pétrole), donc moins d’importations et pénurie aggravée dans tous les domaines ont déclenché une vertigineuse inflation. Elle était déjà de 141 % en septembre 2015, mais, selon le FMI, pourrait atteindre 700 % en 2016.

Moins de rentrées fiscales (les deux tiers proviennent du pétrole) ont provoqué un déficit budgétaire évalué à 30 milliards de dollars en 2016 (17 % du produit intérieur brut). Il faudrait que le prix du baril remonte à 150 dollars pour que le Venezuela équilibre ses comptes. Moins d’argent, donc moins d’activité, ce qui a provoqué une récession de 10 % en 2015. Tous ces chiffres sont sujets à caution, car la Banque centrale s’est vu interdire de les publier…

« Le régime est le dos au mur, analyse Alfredo Valladão, professeur à Sciences Po-Paris. L’économie non pétrolière est détruite et n’est donc plus en mesure de pallier la décadence de PDVSA. En réalité, c’est toute l’économie vénézuélienne qui implose. » Il y a trois taux de change officiels : 6,3 bolivars, 12 bolivars et 52 bolivars pour un dollar. Au marché noir, il faut 170 bolivars pour un dollar.

Ce chaos a valu à Maduro, qui ne recueille plus dans les sondages que 20 % d’opinions favorables, et à son Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) de perdre 2 millions de voix aux législatives du 6 décembre par rapport à la présidentielle de 2012. La Table de l’unité démocratique (MUD) s’est adjugé au Parlement 112 sièges de député sur 167.

Un tour du monde économique

La réaction de Maduro a été de l’ordre du sauve-qui-peut. Ne pouvant compter sur l’aide du FMI, interdit de séjour à Caracas depuis 2004, il a entrepris un tour du monde le mois dernier. Au Proche-Orient, il a suggéré que l’Opep diminue sa production pour faire remonter les cours. Refus. En Chine, il a quémandé une aide financière. Nouveau refus, Pékin lui ayant déjà donné ou prêté 60 milliards de dollars depuis 2009. À la godille, le président annonce un jour qu’il va baisser les subventions aux carburants, mais ne le fait pas. Un autre, il augmente de 15 % le salaire minimum. Un troisième, il parle de saisir les entreprises de « la bourgeoisie parasitaire qui nous livre une guerre sans merci pour abattre la révolution bolivarienne ».

« Il n’a plus aucun atout économique dans son jeu, mais il contrôle tout », analyse Alfredo Valladão. Tout, c’est-à-dire l’armée, le Tribunal suprême (qui invalide les députés à sa guise), la Banque centrale, le PSUV, la PDVSA, le gouvernement, l’administration, les milices bolivariennes… Maduro a même créé une assemblée « populaire » à sa dévotion pour faire pièce au Parlement constitutionnel.

La lutte est frontale. Maduro publie un décret d’« état d’urgence économique » aussitôt retoqué par le Parlement. Une proposition de loi d’« urgence alimentaire » est adoptée par les députés, mais bloquée par le président. Divisée, l’opposition hésite sur sa stratégie. Faut-il tenter de destituer Maduro par référendum ? Ou organiser une nouvelle élection présidentielle ? Apparemment, certains de ses membres seraient prêts à négocier une amnistie des prisonniers politiques en échange du maintien de Maduro à la présidence.

« Chávez concevait la politique comme une guerre, conclut Valladão. Son opposition est habitée par la rage. Il n’existe aucune volonté politique de vivre ensemble. Ces affrontements pourraient déboucher sur une guerre civile si les autres pays d’Amérique latine se contentent de rester spectateurs. »


À QUI LE TOUR ?

Apparemment, le prix du baril de pétrole est arrivé à un plancher avoisinant 30 dollars (environ 27 euros). La fin de la descente aux enfers rassurera les États pétroliers, mais à tort, car les cours ne remonteront pas de sitôt. Après le Venezuela, de nombreux pays vont se trouver en difficulté. C’est notamment le cas de l’Azerbaïdjan, qui demande au FMI un plan de sauvetage de 4 milliards de dollars, du Nigeria, qui négocie avec la Banque mondiale et la Banque africaine de développement (BAD) un prêt de 3,5 milliards de dollars, et de la Russie, frappée de plein fouet par la récession.

Les pays les plus vulnérables sont ceux qui cumulent trois handicaps : une économie presque exclusivement dépendante des hydrocarbures, une population importante et une politique sociale trop généreuse mise en œuvre quand le prix du baril dépassait 100 dollars. Selon ces critères, c’est l’Algérie qui est le plus menacée. Elle tire des hydrocarbures 98 % de ses recettes d’exportation et 60 % de ses recettes budgétaires. Sa population dépasse 40 millions d’habitants et elle a, dans le passé, usé et abusé des subventions. Son essence est ainsi la moins chère du monde avec celle du Venezuela. Et les autorités allouent les logements sociaux presque gratuitement.

L’Algérie peut-elle s’en tirer ? Elle souffre de deux handicaps : le refus d’Abdelaziz Bouteflika de toucher aux subventions et celui de s’inspirer de l’Arabie saoudite, qui a augmenté de 50 % le prix de ses carburants. Le président redoute en effet une explosion de colère populaire, comme en 2011. Mais le pays dispose d’un atout : son très faible endettement (2 % du produit intérieur brut), qui lui donne la possibilité d’emprunter. Le défi est redoutable. Pour lui permettre d’équilibrer son budget, il faudrait que le baril remonte jusqu’à 110 dollars. Or le temps lui est compté : dans deux ans, ses réserves financières seront épuisées.

 

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