Diplomatie

Tunisie : une diplomatie dans l’orbite de Riyad

Le chef de l'État tunisien Béji Caïd Essebsi avec le roi Salman Ibn AbdelazizAl Saoud, le 22 décembre 2015, à Riyad. © HICHEM

Domaine réservé du président de la République, la diplomatie penche sans nuance du côté de « l'axe sunnite ». Une réorientation dictée par la realpolitik, mais qui fait grincer des dents.

Le mouvement de balancier est spectaculaire. La diplomatie tunisienne, qui avait gravité dans l’orbite du Qatar et de la Turquie entre fin 2011 et début 2014, est maintenant alignée sur l’Arabie saoudite. Le président Béji Caïd Essebsi a multiplié les déplacements dans le Golfe et s’est rendu à deux reprises à Riyad, en janvier 2015 pour les obsèques du roi Abdallah et les 22 et 23 décembre pour une visite officielle. Mi-décembre, les Saoudiens ont annoncé l’inclusion de la Tunisie dans leur « Coalition islamique contre le terrorisme », rassemblant 34 pays et dirigée surtout contre l’Iran chiite et ses alliés potentiels.

Avant cela, en mars, Tunis avait soutenu « l’action militaire légitime » de Riyad et des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) contre la rébellion houthiste du Yémen. Une offensive aérienne à la légalité incertaine – elle n’a pas été approuvée par une résolution de l’ONU – et aux résultats discutables (elle s’est accompagnée d’un cortège de pertes civiles et de destructions). Dernièrement, le 29 janvier, en marge d’une visite au Koweït et à Bahreïn, le président tunisien, interviewé par le site d’Al-Arabiya, a réitéré son soutien à l’Arabie saoudite, « visée par ses ennemis », dans une allusion à peine voilée à l’Iran…

La position du gouvernement controversée à Tunis

Ces prises de position sans nuance font débat et suscitent le malaise à Tunis, y compris dans le camp présidentiel. Certes, chacun avait bien conscience de la nécessité d’un rééquilibrage pour resserrer des liens passablement distendus avec des pays « frères et amis », partenaires traditionnels du développement de la Tunisie. Il fallait effacer la désastreuse impression laissée par le président provisoire Moncef Marzouki et le gouvernement d’Ennahdha, qui s’étaient placés à la remorque des Frères musulmans, sans d’ailleurs en retirer des dividendes substantiels – en dépit de ses promesses, le Qatar n’avait guère aidé la Tunisie de la troïka.

Le Premier ministre de la transition, Mehdi Jomâa, s’était déjà attelé à cette réorientation après son intronisation, en janvier 2014. BCE a poursuivi ce mouvement en lui donnant plus d’ampleur. En l’espèce, c’est donc moins l’intention que la manière qui est gênante. Réparer, oui, mais pourquoi se laisser aspirer dans un conflit qui ne regarde en rien la Tunisie, laquelle n’a pas de contentieux avec l’Iran ? Pourquoi manifester tant d’empathie à l’égard d’une monarchie réactionnaire et médiévale qui promeut une vision de l’islam, le wahhabisme, considérée comme la matrice théologico-politique du jihadisme et de Daesh ? Pourquoi retomber dans les erreurs qui avaient entaché le mandat de Marzouki : un suivisme qui tourne le dos aux valeurs d’indépendance, de modération et d’équilibre qui ont longtemps caractérisé la diplomatie tunisienne ?

Il commande de ne pas snober la main tendue de Riyad, même si l’orgueil doit en souffrir, déclare un conseiller du président

Ces objections, fondées, sont balayées d’un revers de main par un des conseillers officieux du président Essebsi. « Sur le dossier syrien, la Tunisie a reconsidéré sa position, est revenue à une neutralité bienveillante en rouvrant son consulat à Damas. Cette décision de souveraineté a d’ailleurs provoqué des grincements de dents dans le Golfe, mais rien d’irrémédiable, heureusement. Il faut être réaliste. Les alliés stratégiques de la Tunisie restent les États-Unis et l’Europe, mais peut-on se permettre de faire la fine bouche alors que les dispositions qui animent les dirigeants saoudiens ont changé et qu’ils se montrent désireux de nous aider concrètement, comme en témoigne le don de 48 avions de combat F5 consenti en décembre 2015 ? Washington et Bruxelles n’ont pas les mêmes marges de manœuvre financières que Riyad. On nous aide, il faut donc parfois faire des accommodements, renvoyer l’ascenseur. La Tunisie est au creux de la vague. Ses entrées en devises se sont taries, la production de phosphates a chuté dramatiquement, le tourisme coule, l’année agricole s’annonce mauvaise, et les régions de l’intérieur sont en ébullition, à l’instar de Kasserine. Dans ce contexte, la seule boussole valable c’est l’intérêt national. Il commande de ne pas snober la main tendue de Riyad, même si l’orgueil doit en souffrir. »

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