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Cet article est issu du dossier «Un siècle après, le clown Chocolat reconnu»

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Cinéma : derrière « Chocolat », les recherches de l’historien Gérard Noiriel

L'affiche du film Chocolat, avec Omar Sy © DR

À l'origine de la « redécouverte » du clown Chocolat, l'historien Gérard Noiriel a enquêté sur la personne derrière le personnage, et sur l'époque où elle vécut.

«Être chocolat » : les spécialistes de la langue française donnent plusieurs explications étymologiques à cette expression, qui signifie, en gros, « s’être fait avoir ». L’une d’elles renvoie au duo de clowns qui fit les belles heures du Nouveau Cirque, au début du XXe siècle. Entre le clown blanc d’origine anglaise nommé Foottit et le clown noir venu de Cuba surnommé Chocolat, d’innombrables coups étaient échangés sur la piste – mais la plupart du temps, c’est le second qui, se trouvant être le dindon de la farce, en arrivait à s’exclamer, dépité : « Je suis Chocolat. »

De cet artiste qui connut une vraie gloire populaire, la France n’avait gardé, jusqu’à récemment, qu’une expression vieillotte que personne ou presque ne savait expliquer. Et puis, en 2009, l’historien Gérard Noiriel est parti à la recherche d’un personnage qui pourrait servir d’exemple dans un spectacle dénonçant les discriminations. Orienté par une note de bas de page dans un ouvrage historique, Noiriel dégotta chez un bouquiniste un album illustré destiné à la jeunesse et signé Franc-Nohain, Les Mémoires de Foottit et Chocolat.

Depuis, il n’a cessé de faire connaître ce fameux Chocolat, qui fit rire la France et que la France oublia. D’abord par le théâtre à travers une pièce, puis avec un premier livre en 2012 (Chocolat clown nègre, l’histoire oubliée du premier artiste noir de la scène française, éd. Bayard), et dans la foulée un second en 2016 (Chocolat, la véritable histoire d’un homme sans nom, éd. Bayard).

Le cinéma pour populariser le clow Chocolat

Bientôt, plus personne ne pourra ignorer que ledit Chocolat s’appelait en réalité Rafael : incarné à l’écran par le très populaire Omar Sy, il devrait retrouver la place qu’il mérite dans la mémoire française et au-delà. « Je mesure d’autant mieux le chemin parcouru depuis 2009 que, moi-même, j’ignorais totalement l’existence de Chocolat avant cette date, confie Noiriel. Le résultat auquel nous sommes parvenus est énorme, inespéré. »

Bien entendu, Noiriel ne se fait pas d’illusions, il y aura toujours entre le vrai Rafael et le personnage ressuscité 99 ans après sa mort un vaste fossé de mystères. Associé au projet de film depuis les débuts, il en a lu les scénarios successifs et ne se formalise pas des libertés prises avec la vérité historique : il sait la portée du cinéma, son pouvoir démultiplicateur, qui permet de ne pas « toujours rester dans le même entre-soi ».

Il n’empêche, lui est parti à la recherche de la vérité d’un homme et d’une époque pour écrire la biographie le plus complète possible. « Sur le personnage de Chocolat, on a beaucoup de choses, sur la personne, on n’a rien », dit-il. L’historien a utilisé tous les moyens disponibles pour tenter de comprendre Rafael au-delà de Chocolat. Archives en ligne, témoignages d’époque, souvenirs de descendants, films, articles de presse, ressentis de romanciers, il a passé au peigne fin la masse éparse des informations sur la vie de l’artiste – et continue de le faire (www.clown-chocolat.com).

Rafael Padilla, d’esclave à artiste reconnu

Sans preuves documentaires, il a tenté de brosser le tableau de ses premières années à Cuba, où il serait né entre 1865 et 1868, dans une famille de « cimarrons ». Noiriel en a tiré quelques conclusions, convaincantes, comme : « Rafael n’a sans doute jamais oublié le langage du corps que lui avait transmis la communauté d’esclaves dont il était issu. » En enquêteur patenté, l’historien est ensuite parti à la recherche du « maître » qui aurait pu acheter Rafael pour le ramener en Europe. Le texte de Franc-Nohain l’entraînait vers le Portugal, mais c’est à Sopuerta, non loin de Bilbao (Espagne), qu’il découvrit que la famille d’un certain Nicolás del Castaño Capetillo avait sans doute « importé » et maltraité un esclave noir, alors méchamment surnommé El Rubio (« le blond »).

Ne supportant pas les mauvais traitements dont il était l’objet, Rafael aurait réussi à s’enfuir, travaillant d’abord dans les mines de la région de Bilbao, avant de faire une rencontre décisive, celle du clown anglais Tony Grice, connu pour ses parodies de corrida. Ce serait de lui que Rafael tiendrait le surnom « Chocolat » qui n’allait plus le quitter. Encore que… « Tony Grice et Georges Foottit se sont attribué, par la suite, le « mérite » d’avoir donné le surnom « Chocolat » à Rafael, écrit Noiriel. En fait, tous les Parisiens, tous les Français, auraient pu s’enorgueillir de cette trouvaille car tous les Noirs vivant dans l’Hexagone étaient surnommés à cette époque Chocolat ou Bamboula. »

En endossant le costume de Chocolat sur la scène, il devenait le citoyen d’une République gouvernée par la loi du rire, écrit Noiriel

Inspiré par les minstrels américains, Grice intégra Rafael dans sa troupe… tandis que sa femme l’utilisait comme domestique. En 1886, il l’emmena à Paris et, sans doute le 2 octobre de cette même année, se produisit avec lui lors de la soirée inaugurale du Nouveau Cirque. Le succès phénoménal que rencontra le numéro du chef de gare propulsa la carrière de Rafael, même s’il « savait pertinemment que les spectateurs avaient ri parce qu’il était nègre ».

Si ce doute quant à son talent devait travailler Rafael toute sa vie durant, Noiriel démontre avec brio qu’il fut un « acteur de sa propre vie » dont le génie ne souffre aujourd’hui aucune contestation. La Noce de Chocolat, où il tenait le premier rôle et où rien n’était humiliant pour lui, fut un véritable triomphe dès 1888. « En endossant le costume de Chocolat sur la scène, il devenait le citoyen d’une République gouvernée par la loi du rire », écrit encore Noiriel.

Six ans plus tard viendrait l’énorme succès de ses duos avec l’Anglais Foottit, débutés avec Guillaume Tell vers 1894. Les deux clowns allaient travailler plus de dix ans ensemble, osant même une parodie d’Othello … Et en 1895, une certaine Marie Hecquet, épouse Grimaldi et mère de deux enfants, Suzanne et Eugène, oserait défier tous les a priori, divorçant pour refaire sa vie avec Rafael, un homme qui n’aurait jamais ni nom ni état civil.

Un clown au grand coeur

Décrivant l’époque dans ses détails, Noiriel ne se contente pas de raconter la vie de Rafael, il décrit la France du début du XXe siècle à travers ses yeux et décortique une époque qui ressemble souvent à la nôtre. On y découvre un Toulouse-Lautrec plutôt méprisant envers « le nègre », des journalistes boursouflés d’importance, des patrons radins et calculateurs, des artistes égoïstes et égocentriques… Mais, surtout, Noiriel redonne vie à Rafael dans son rôle de père aimant, de mari, de joueur invétéré et dépensier emporté par les effluves d’alcool.

Paradoxalement, le déclin du clown doit beaucoup à l’avènement du cinéma, ce cinéma qui le ressuscite aujourd’hui. Une époque en chasse une autre et, malgré tous ses efforts, malgré la solidarité des Parisiens qui l’avaient tant aimé, Rafael ne parvint pas à s’imposer comme acteur quand il lui fut impossible de poursuivre ses pitreries sur la piste – tout comme Foottit, l’acolyte blanc de ses succès. Mais à l’heure du déclin, il fut quand même ce clown au grand cœur qui allait dans les hôpitaux faire rire les enfants et qui reçut pour cela une médaille d’honneur de la Ligue nationale d’encouragement au mérite.

Qu’on l’appelle Rafael de Leïos, Rafael Padilla, Rafael Patodos ou simplement Chocolat, l’image de l’artiste en homme libre finira par s’imposer

En 1913, la mort frappa Suzanne, qu’il avait élevée avec amour ; en 1914 la guerre lui emprunterait pour un temps son fils Eugène, avec qui il avait monté le duo Tablette et Chocolat. Le 4 novembre 1917, alors qu’il était en tournée, ses comparses le découvriraient mort dans son lit. L’oubli viendrait ensuite recouvrir la tombe sans nom d’un homme sans nom du cimetière protestant de Bordeaux.

Mais qu’on l’appelle Rafael de Leïos, Rafael Padilla, Rafael Patodos ou simplement Chocolat, l’image de l’artiste en homme libre finira par s’imposer. Des livres, un film, une plaque en son honneur au 251, rue Saint-Honoré, ce n’est que le début de la reconnaissance pour celui qui, d’une certaine manière, permit aussi l’émergence d’artistes de talent, à l’instar de Joséphine Baker et de tant d’autres.


UN ÉTRANGE REPRÉSENTANT DE NOTRE ESPÈCE

Un film, deux livres, une exposition : près de cent ans après sa mort, le clown Chocolat renoue avec la gloire. Même si, entre la Première Guerre mondiale et l’année 2012, la France l’a complètement oublié, il fut entre la fin des années 1880 et 1917 une véritable vedette, adulée par le Tout-Paris. Une vedette telle qu’il existe une riche iconographie le concernant. C’est cette iconographie qui nourrit « On l’appelait « chocolat », sur les traces d’un artiste sans nom », une exposition proposée par la Maison des Métallos (Paris), du 3 au 28 février 2016, sous le commissariat de Gérard Noiriel.

Des reproductions d’affiches, de films, de photographies, d’articles d’époque témoignent de l’engouement que suscita Rafael, enfant d’esclaves venu de La Havane qui fit les beaux jours du Nouveau Cirque – notamment (mais pas seulement) en duo avec le clown anglais Foottit. Sans pour autant être regardé comme autre chose qu’un « étrange représentant de notre espèce », comme le montre une caricature peu amène du peintre Henri de Toulouse-Lautrec.

 

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