Dossier

Cet article est issu du dossier «Un siècle après, le clown Chocolat reconnu»

Voir tout le sommaire
Cinéma

Roschdy Zem : « Avec ‘Chocolat’, j’ai voulu réparer une injustice »

Roschdy Zem, réalisateur de Chocolat © PJB/SIPA

L'acteur et réalisateur s'est vu proposer le scénario de Chocolat et Omar Sy pour le rôle-titre. Il en a fait un film engagé, un mélodrame aux résonances très actuelles, en prenant les libertés nécessaires vis-à-vis de l'Histoire.ocol

Acteur reconnu depuis un bon quart de siècle, ayant tourné avec nombre de grands noms du septième art en France, d’André Téchiné à Patrice Chéreau et de Rachid Bouchareb à Xavier Beauvois, Roschdy Zem est aussi passé quatre fois derrière la caméra depuis dix ans. Ses trois premiers films (Mauvaise Foi, en 2006, Omar m’a tuer, en 2011 et Bodybuilder, en 2014), qui ne manquaient pas d’ambition, étaient, question budget et casting, des projets de petite ou moyenne envergure.

Il en va tout autrement avec le quatrième, Chocolat, où l’on retrouve le plus bancable des acteurs français en haut de l’affiche, Omar Sy, avec autour de lui une pléiade de seconds rôles composée uniquement de « Rolls », selon le mot du réalisateur : James Thierrée, le petit-fils de Chaplin, Olivier Gourmet, l’acteur fétiche des frères Dardenne, Clotilde Hesme, Alex Descas, Bruno et Denis Podalydès, etc. Ce biopic racontant le destin méconnu du premier clown noir de l’Histoire, l’ancien esclave cubain Rafael Padilla alias Chocolat, devenu un temps célèbre en se produisant avec un partenaire blanc, Foottit, vise à toucher le très grand public.

De quoi inquiéter le cinéaste, fils d’immigrés marocains ? Arrivé très décontracté dans un salon de thé au-dessus d’un cinéma du Quartier latin, en jogging après une séance de sport, cet ancien drogué de football devenu golfeur émérite affirme ne pas considérer ce film comme représentant un enjeu réellement plus important que les précédents : « Seule compte la qualité artistique, quelle que soit l’ampleur économique du film. »

Et s’il y a plus de monde sur le plateau – en l’occurrence 150 personnes – à gérer, « on se débrouille » en constituant autour de soi « un cercle de confiance ». Très cash pour répondre aux questions et sans en récuser aucune, le tout nouveau quinquagénaire, faux timide au visage buriné arrivé au cinéma par hasard la vingtaine venue après avoir été vendeur de jeans aux puces, a horreur de l’esbroufe. S’il apparaît souvent réservé, il sait assurément ce qu’il veut.

Jeune Afrique : L’histoire de Rafael Padilla vous parle-t-elle très directement ?

Roschdy Zem : La vie d’un acteur qui doit s’imposer, non sans difficultés, avant de rencontrer le succès puis disparaît, cela parle à tous les artistes. Oublions une minute la couleur de peau du personnage, ce qui nous interpelle tous, c’est : quelle trace va-t-on laisser après notre parcours ? Si je partais demain, est-ce que le cinéma ne se passerait pas très bien de moi ?

Et si on n’oublie pas cette question de la couleur de peau et du racisme ?

Je trouve que l’état d’esprit à ce sujet est en fait beaucoup plus primaire aujourd’hui qu’au début du XXe siècle. À l’époque, même les intellectuels ou la classe politique tenaient des propos racistes, il était alors normal que les gens ordinaires voient un homme noir tel Padilla comme un guignol et même comme un sous-homme. Il a fallu un éveil des consciences, notamment grâce à l’affaire Dreyfus, ainsi que des progrès du savoir pour que la situation évolue.

Dans le milieu du cinéma, où une femme un peu âgée ou un homosexuel, tout comme un Noir ou un Arabe, sont difficilement acceptés

Aujourd’hui, la forme de racisme à laquelle nous sommes confrontés est donc beaucoup plus primaire puisqu’elle n’est basée sur rien, sinon la non-acceptation de l’autre s’il n’est pas façonné à votre image. Et l’autre en question, ce n’est plus seulement l’homme noir ou celui qui appartient à une minorité ethnique, on s’en prend désormais aussi à toutes sortes de minorités. Je travaille d’ailleurs dans un milieu, le cinéma, où une femme un peu âgée ou un homosexuel, tout comme un Noir ou un Arabe, sont difficilement acceptés pour des raisons qui ne sont pas louables.

On est venu vous chercher pour faire ce film, avec un acteur principal déjà choisi. Avez-vous été étonné ?

Bien sûr. J’ai été flatté qu’on pense à moi. D’autant qu’il y avait ces deux éléments qui me séduisaient tout de suite : le projet lui-même et l’acteur pressenti. Omar Sy, je le connais depuis très longtemps et je l’aime beaucoup. Je l’ai vu évoluer de son statut d’acteur presque de complément à celui d’acteur préféré des Français. J’ai pu voir que l’homme n’a pas changé et qu’il s’est même bonifié avec le temps. J’aurais de toute façon pensé à lui : il sait ce que c’est qu’un duo d’artistes, le succès, vouloir être accepté comme un acteur à part entière et pas seulement comme un comique, aimer une Blanche, aller voir des enfants dans les hôpitaux, tout ce qui renvoie à la vie de Rafael Padilla.

Le projet correspondait bien, lui, au genre de film que j’avais envie de faire aujourd’hui. J’ai immédiatement été captivé par le parcours extraordinaire de cet homme qui passe de l’état d’esclave à celui d’artiste, puis de vedette de la scène parisienne à quelqu’un qui finit complètement oublié et désargenté. Ça me séduit, ça me touche. J’aime beaucoup quand il y a une sorte de chute inéluctable. Ce doit être ma veine mélodramatique. Je n’ai rien contre les happy ends, mais quand tout va bien, ça ne fait pas un film !

Avec ce film, je voulais réparer une injustice : de Charlie Chaplin jusqu’à Zavatta, tous les clowns se sont inspirés de Foottit et de Chocolat

Du fait de cet aspect mélodramatique de l’histoire, on aboutit au paradoxe d’un film sur des clowns qui ne fait pas tellement rire…

Disons plutôt que le rire est inconfortable. Et ce n’est pas tellement paradoxal. Ce que j’ai demandé à James Thierrée, puisque c’est lui qui a chorégraphié les numéros, c’est quand même de nous faire rire dans les scènes de clowns, et il y est bien arrivé. Moi-même, je me suis souvent surpris à oublier le contexte et à rire face à ce que faisaient les personnages de Foottit et de Chocolat. Mais de toute façon, le symbole du clown triste, ce maquillage outrancier qui cache un certain état dépressif, cela existe depuis toujours. Un thème que le cinéma a déjà traité dans Le Plus Grand chapiteau du monde et dans bien d’autres films.

Mais vous savez, avec ce film, je voulais réparer une injustice : de Charlie Chaplin jusqu’à Zavatta, tous les clowns se sont inspirés de Foottit et de Chocolat, sans jamais les citer, sans doute parce qu’ils ignoraient d’où tout cela venait.

Avec ce film, vous avez pris beaucoup de libertés avec la réalité. Pourquoi ?

Permettez-moi de citer Alexandre Dumas, qui dit qu’on peut violer l’Histoire pourvu qu’on lui fasse de beaux enfants. Mais de toute façon on a très peu d’éléments sur la vie de Chocolat. Il fallait donc presque tout inventer ou réinventer. Le cirque Delvaux, où Chocolat débute en province dans le film, n’existait pas, la vraie rencontre avec Foottit ayant eu lieu en fait à Paris, où on a obligé ce dernier, qui d’abord n’en avait pas envie, à jouer avec Chocolat.

De même, pour autant qu’on sache, Rafael Padilla n’a pas été mis en prison pour défaut de papiers et n’a donc pas rencontré un intellectuel haïtien très radicalisé comme on le montre. Et, après le cirque, on sait qu’il a joué dans une pièce où il interprétait Moïse, et que ce fut un échec total, mais son interprétation d’Othello, une première pour un Noir, une scène symboliquement très forte, relève encore de la fiction. Tout cela n’est que vraisemblable.

De même, encore, ce n’est pas une dispute avec Foottit qui a mis fin à leurs numéros mais plutôt, sans doute, une évolution de l’inconscient collectif qui a conduit à dénoncer, au bout de quinze ans de succès, l’aspect humiliant de ces numéros où le Blanc donnait des coups de pied au cul au Noir. Et Chocolat, ensuite, n’a tout simplement pas réussi à se reconvertir en solo puis en tentant de jouer au théâtre ou au cinéma. Ce qui est vrai en revanche, c’est que Marie, sa compagne blanche, l’a suivi jusqu’à la fin et a même demandé à être enterrée auprès de lui. Un amour extraordinaire qui, pour cette époque où uniquement divorcer était déjà scandaleux, était aussi un acte politique extraordinaire.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte