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Meriem Derkaoui : première femme maghrébine a être élue maire d’Aubervilliers, en banlieue parisienne

« Je suis très attachée à l'Algérie, mais ça ne m'empêche pas de me sentir française. » © CAMILLE MILLERAND pour J.A.

Cette originaire de Saïda (Algérie) est la première femme maghrébine élue maire d'Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis (93).

Vendredi 22 janvier 2016. Il est 9 h 30. C’est l’heure de notre rendez-vous. « La maire est un peu en retard, elle ne devrait pas tarder », prévient la collaboratrice de Meriem Derkaoui, fraîchement et confortablement élue par sa majorité municipale la veille à la tête d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Elle est la première femme à diriger cette ville de banlieue parisienne de 82 000 habitants, la première personne d’origine maghrébine aussi…

Le bureau de celle qui fut première adjointe chargée de l’enseignement et de la jeunesse se trouve au premier étage. Sur la porte, le nom de Pascal Beaudet, l’ancien maire, n’a pas encore été retiré. Le 4 janvier dernier, il a annoncé à la surprise générale qu’il quittait la mairie. Officiellement pour des « raisons de santé », mais le bruit court qu’il serait parti pour des raisons plus politiques. Contesté au sein même de sa majorité et fatigué par les querelles, il aurait préféré jeter l’éponge.

La nouvelle maire d’Aubervilliers

« Je m’y attendais un peu », admet Meriem Derkaoui, qui a fini par apparaître toute de noir vêtue, les traits tirés, avec une quinzaine de minutes de retard. « Je me suis couchée à 1 h 30 », s’excuse-t-elle sans trop donner de détails, mais on imagine bien les nombreux coups de fil de félicitations qu’elle a dû recevoir la veille, de ses amis français, mais aussi d’une partie de sa famille qui vit toujours en Algérie.

« Je savais que le maire avait des problèmes de santé, mais une majorité n’est jamais facile à gérer, poursuit-elle. Même si on est de la même famille politique, on a tous des parcours différents. C’est pour cela que j’ai tenu à m’entretenir en tête à tête avec chacun des élus, car l’objectif est de réussir ensemble », dit-elle presque mécaniquement. C’est son premier jour en tant que maire, mais Meriem Derkaoui semble bien préparée pour sa nouvelle fonction.

Elle n’est pas dupe. Elle sait que certains l’attendent au tournant, même dans son propre camp. « C’est normal, on ne peut pas plaire à tout le monde, lâche-t-elle. J’espère que l’intérêt général prendra le dessus. » Le fait d’être une femme risque aussi de provoquer des réactions inappropriées : « Malgré les lois sur la parité, le milieu de la politique reste encore très masculin », dénonce-t-elle calmement. Quant à ses origines : « Il suffit d’aller faire un tour à l’Assemblée nationale pour comprendre qu’il y a encore bien du chemin à parcourir. »

L’exil en France après la victoire du FIS

Meriem Derkaoui, qui ne fait pas vraiment ses 60 ans, a elle parcouru son bout de chemin. Elle ne vient pas de nulle part : elle est née le 25 septembre 1955 à Saïda, une ville de l’Ouest algérien. Parlant aussi bien le français que l’arabe, elle a suivi toutes ses études dans la langue d’Aimé Césaire, aussi bien au lycée qu’à la fac d’Oran, où elle a obtenu une maîtrise de droit public.

Son parcours de militante commence quand elle intègre le Comité de volontariat universitaire (CVU), relais de la révolution agraire dans les campagnes si chères au président Boumédiène. En 1978, alors qu’elle poursuit un troisième cycle de droit à l’université d’Alger, elle milite à l’Union nationale de la jeunesse algérienne (UNJA), avant d’en devenir, l’année suivante, l’une des responsables. Ses études terminées, elle décroche un poste important au sein de la sécurité sociale algérienne.

Elle avoue n’être « pas malheureuse » en Algérie, mais la victoire du Front islamique du salut (FIS) le 12 juin 1990 change la donne pour elle et pour ses deux enfants. « Je n’ai pas quitté mon pays que pour cette raison, tempère-t-elle. Il y avait aussi une forte répression des militants politiques. Je sentais que ça allait être de plus en plus difficile. Je voulais intervenir dans la vie des gens, les aider, mais, pour le faire, la démocratie est nécessaire. »

Une seconde nationalité qui lui donne le droit de voyager où elle veut. Et d’abord en Palestine

Après un passage de quelques mois chez son frère, à Paris, c’est à Saint-Denis qu’elle trouve son bonheur. Dix ans dans la ville des rois, où elle se sent bien avec ces gens « venus des quatre coins du monde » et où son « militantisme sert encore à quelque chose ». Elle posera définitivement ses valises dans la ville voisine, Aubervilliers, en 1999.

Un an avant, tandis que la France métissée de Zidane gagnait la Coupe du monde, elle embrassait les couleurs tricolores en devenant française. « Je suis allée m’inscrire tout de suite sur les listes électorales », dit-elle, les yeux encore pétillants. Une seconde nationalité qui lui donne le droit de voyager où elle veut. Et d’abord en Palestine. « J’ai toujours voulu m’y rendre, mais ce n’était pas possible avec un passeport algérien. » Un premier voyage en Cisjordanie occupée en 1999, puis l’année d’après à Gaza, la conforte dans la nécessité de se mobiliser « contre cette injustice ».

« Ce qui se passe là-bas, dans une indifférence quasi générale, me révolte, dit-elle. Il faut aller sur place pour se rendre compte de ce que vit le peuple palestinien au quotidien. » Depuis, elle y retourne chaque année, comme elle retourne en Algérie. « Je suis très attachée à mon pays et je le serai toujours, mais ça ne m’empêche pas de me sentir française. » Des mots qui résonnent d’autant plus fort à une époque où certains tentent de remettre en question le statut de binational.

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