Économie

Chine : la finance telle un bateau ivre…

Pourquoi les Bourses s’effondrent-elles ? Parce que l’économie s’essouffle. Et que le divorce est consommé entre les investisseurs et les autorités politiques. Avis de gros temps !

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Mis à jour le 4 février 2016 à 15:16

Évolution des cours à la Boursede Shanghai, le 22 septembre 2015. © JOHANNES EISELE/AFP

Les marchés financiers chinois n’en finissent plus de plonger vers les abysses. Depuis le mois de juin 2015, ils ont perdu plus de 40 %, ont connu une légère reprise à l’automne, avant de s’effondrer à nouveau de 20 % en ce début d’année. Entre les investisseurs et les autorités de régulation, le divorce est total : on ne se parle plus, on ne se comprend plus et, surtout, on ne s’aime plus. Quatre mille milliards de dollars (environ 3 700 milliards d’euros) se sont évaporés à la suite de mauvaises décisions prises dans l’urgence par les autorités. Les investisseurs n’ont plus confiance et contestent le bien-fondé des décisions gouvernementales.

La raison essentielle de cet effondrement des Bourses tient aux mauvais chiffres de l’économie. La croissance est repassée sous la barre des 7 %, son plus bas niveau depuis vingt-cinq ans, les importations sont en baisse, et la Chine investit beaucoup moins à l’étranger. Les premières victimes de ce marasme sont les pays trop dépendants de la demande et des investissements chinois, notamment en Asie et en Afrique.

« L’effondrement du marché chinois n’est pas un bon signe pour les pays du Sud, explique Ravi Bhatia, analyste crédit chez S&P. C’est surtout le cas en Afrique, où les investissements chinois ont baissé de 40 % l’an dernier. Or la croissance de l’économie de ce continent est en partie due à la demande chinoise de matières premières, minerais et pétrole en premier lieu. Le ralentissement en cours influera sur les prix des matières premières et les volumes d’exportation. » Selon le FMI, une baisse de 1 point de l’investissement chinois provoque une baisse moyenne de 0,6 % des exportations africaines !

Les investisseurs redoutent la poursuite de la dépréciation du yuan.

L’Europe a aussi quelques raisons de s’inquiéter. Les exportations vers la Chine représentent 1,5 % du PIB de l’Euroland. Et 4,6 % vers l’Asie dans son ensemble, auxquels s’ajoutent le 1,3 % de l’Afrique. Or les débouchés chinois s’amenuisent et les exportations se réduisent.

Autre motif d’inquiétude, la fuite des capitaux. Les investisseurs redoutent la poursuite de la dépréciation du yuan. Selon la banque Goldman Sachs, 97 milliards de dollars ont quitté la Chine en décembre. « La confiance dans les politiques continue de se détériorer », estime Mark Williams, du cabinet Capital Economics. Même Christine Lagarde, la directrice générale du FMI, reproche aux autorités chinoises de ne pas communiquer suffisamment sur l’état réel de son économie. Or l’incertitude accroît la volatilité des marchés…

Dévaluation en vue ?

Beaucoup s’attendent au pire pour cette année. C’est le cas du courtier Haitong, qui prévoit un nouvel effondrement de la Bourse de Shanghai et une nouvelle dévaluation du yuan. « En raison de la faiblesse des indicateurs économiques et des perspectives, des mauvais résultats de nombreuses entreprises et du chaos sur les marchés, nous ne voyons pas d’amélioration à court ou à moyen terme », analysent les spécialistes de Haitong.

En réalité, ce sont moins les statistiques économiques qui inquiètent que la gestion discutable de la crise. Tel un capitaine dans la tempête, l’Autorité de régulation des opérations de Bourse (CSRC) doit à la fois tranquilliser l’équipage, rassurer les passagers et veiller à ce que le navire ne sombre pas. Or le navire Chine tangue dangereusement.

Il y a d’abord la campagne anticorruption menée tambour battant par Xi Jinping. Dans sa guerre contre les ripoux du Parti communiste, le président a fait arrêter et disparaître des dizaines de businessmen de premier plan, de Guo Guangchang, patron de Fosun, à Chang Xiaobing, celui de China Telecom, en passant par plusieurs banquiers de Citic, le grand fonds d’investissement local.

En mai 2015, Mike Poon, le président de FPAM, a disparu à son tour, au lendemain du rachat controversé de l’aéroport de Toulouse-Blagnac, en France. Chaque fois, les investisseurs ont été laissés dans la plus complète ignorance, tandis que les titres des entreprises concernées étaient suspendus. Faire des affaires en Chine est devenu dangereux.

Les autorités de régulation des marchés sont incompétentes, explique sans détour un investisseur.

Fin septembre 2015, c’est Zhang Yujun, le vice-président de la CSRC en personne, qui a été arrêté et démis de ses fonctions pour « violation grave de la discipline », expression qui, dans le jargon politique local, désigne une accusation de corruption. Sa chute a d’abord été acclamée par les investisseurs, qui ont voulu croire qu’un meilleur capitaine allait être nommé. Ils ont vite déchanté, dans la mesure où le problème est structurel. Il ne tient pas seulement au capitaine, mais à l’ensemble de l’équipage, et, surtout, à l’état lamentable du bateau, qui prend l’eau de toutes parts. « Les autorités de régulation des marchés sont incompétentes, explique sans détour un investisseur qui préfère garder l’anonymat. Il est temps de donner au secteur davantage de rationalité, de transparence et de légitimité. »

Comment fonctionne le CSRC ? Pour le comprendre, il faut se reporter au discours prononcé le 7 août 2015 par ce même Zhang devant un aréopage de banquiers d’investissements et de gestionnaires de fonds. Morceau choisi : « Quand il n’y a pas de crise, je ne fais rien. Quand elle se produit, je fais tout pour la résoudre. » Tout et, surtout, n’importe quoi. Cette approche est dangereuse parce que les autorités de régulation se retrouvent en première ligne dans les moments critiques, ce qui a pour résultat de mettre les marchés au bord de la crise de nerf.

Juste avant son arrestation, Zhang avait carrément interdit aux actionnaires possédant plus de 5 % d’une entreprise cotée de vendre leurs actions. La mesure est restée en vigueur presque cinq mois. À peine avait-elle été rapportée, début janvier, qu’une autre était adoptée, en toute opacité, par la même commission : pour ne pas faire plonger un peu plus les marchés, les principaux investisseurs ont désormais interdiction de vendre leurs actions cotées à Shenzhen et à Shanghai. Cela n’a pas empêché la Bourse de perdre encore 7 %.

La solution ? L’autodiscipline

Comment, dans ces conditions, convaincre les investisseurs de prendre des parts dans des sociétés chinoises ? Pour les autorités, la clé de tout, c’est l’autodiscipline. C’est vrai pour les entreprises comme pour les employés et les investisseurs. Les quelque cinquante banques d’investissement que compte le pays détiennent une part de marché cumulée avoisinant 80 %. L’État assure que si tout le monde se comporte « bien » le marché restera stable. Un tel manque de professionnalisme ne peut que tirer les marchés vers le bas.

Autre problème : l’absence de protection des investissements. En Chine, chaque branche, chaque groupe d’entreprises, et même chaque lobby impose ses propres règles du jeu. C’est encore plus vrai pour les entreprises, et elles sont nombreuses, liées de près ou de loin à l’État : banques, assurances, télécoms, transports, etc. D’où la multiplication des affaires de délit d’initié et de comptes truqués qui ne sont pas franchement de nature à rassurer les investisseurs et accroissent la volatilité des marchés.

La tempête sur les marchés financiers risque donc de redoubler de violence en 2016.

Car il va de soi que ces décisions passablement arbitraires inquiètent un secteur qui n’aime rien tant que la transparence et les réglementations claires. Que l’État en vienne à modifier plusieurs fois les règles du jeu en quelques semaines, arrête pour corruption des chefs d’entreprise parmi les plus importants du pays ou fasse planer le doute sur le rôle des banques d’investissements, et c’est tout un pan de l’économie qui menace de s’effondrer.

La tempête sur les marchés financiers risque donc de redoubler de violence en 2016. La première réaction du gouvernement aux fausses notes de ce début d’année a été de blâmer l’inconscience des investisseurs, de défendre une économie chinoise « toujours en transition » et de dévaluer de nouveau le yuan. Du coup, le spectre de la crise de 2008 resurgit.