Sécurité

Attentat de Ouagadougou : pourquoi le Burkina a été frappé

Marche silencieuse et veillée en hommage aux victimes de l'attaque jihadiste, le 23 janvier 2016 près de l'hôtel Splendid à Ouagadougou. © Ahmed Ouoba/AFP

Jusqu'à l'attentat du 15 janvier, le pays passait pour un îlot de stabilité dans une zone sahélienne gangrenée par les groupes jihadistes. Toute sa politique sécuritaire est à repenser.

Ce que beaucoup redoutaient a donc fini par arriver. Ces dernières semaines, plusieurs lieux et établissements de la capitale étaient considérés, par de nombreux Ouagalais et expatriés, comme des endroits à éviter. Le Cappuccino en faisait partie. Avec son standing international et sa terrasse confortable, ce bar-restaurant de l’avenue Kwame-Nkrumah, l’une des principales artères du centre-ville, était prisé des Burkinabè aisés et des Occidentaux.

Comme à Paris le 13 novembre 2015, puis à Bamako une semaine plus tard, les jihadistes ont frappé un vendredi. Selon un mode opératoire quasi identique : en tirant des rafales de kalachnikov tous azimuts, avant de se retrancher dans un bâtiment pour un dernier combat suicidaire contre les forces de sécurité. Les nombreux impacts de balles, les façades brûlées et les tables renversées témoignaient encore, quelques jours après l’attentat, de la violence de leur attaque.

Arrivés tranquillement à pied vers 19 h 30, leurs fusils d’assaut dissimulés sous leurs vêtements, les trois assaillants ont fait un carnage au Cappuccino, y tuant 26 personnes sur les 30 victimes de leur folie meurtrière. Se sont ensuivies plusieurs heures de confusion, durant lesquelles les terroristes, après avoir mis le feu à des véhicules, se sont réfugiés au Splendid Hôtel (en face du Cappuccino), puis au Taxi Brousse. C’est dans ce bar qu’ils ont finalement été abattus, entre 6 heures et 7 heures du matin, par des éléments de l’unité spéciale d’intervention de la gendarmerie nationale (USIGN) et des forces spéciales françaises et américaines, venues en renfort.

J.A.

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Une opération organisée

Selon les premiers éléments de l’enquête, ces trois individus, âgés d’à peine une vingtaine années, et dont Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) a diffusé les photos, avaient soigneusement préparé leur opération. Ils avaient réservé une chambre au Splendid Hôtel, changé plusieurs fois de vêtements afin de brouiller les pistes, et disposaient d’une grande quantité de munitions et de grenades. Le jour de l’attaque, visiblement calmes et sereins, ils sont allés prier à la « mosquée des sunnites » voisine. Un serveur affirme avoir vu l’un d’eux attablé au bord de la piscine dans l’après-midi. Le trio s’est ensuite éclipsé, probablement pour aller récupérer ses armes, avant de revenir semer la terreur sur l’avenue Kwame-Nkrumah.

Les enquêteurs sont aujourd’hui convaincus que des complices non armés les ont épaulés. Parmi les clients évacués de l’hôtel, au moins quatre hommes, dont des étrangers, ont été filmés par les caméras de surveillance du Splendid en train de discuter avec les trois tireurs. Interpellés par les services de sécurité, ils sont suspectés de leur avoir fourni un soutien logistique ou opérationnel.

Les preuves ne sont pas encore établies, mais l’attentat de Ouagadougou pourrait aussi faire partie d’une opération jihadiste de plus grande envergure sur le sol burkinabè. Quelques heures plus tôt, deux gendarmes avaient été tués lors de l’attaque de leur patrouille près de Tin Abao, à quelques kilomètres de la frontière malienne. Et le lendemain samedi, à l’aube, alors que les coups de feu résonnaient encore dans la capitale, un couple d’octogénaires australiens installé à Djibo, dans le nord du pays, était enlevé par des hommes armés.

Que ces attaques soient liées ou non, leur objectif implacable est malheureusement atteint : jusqu’à présent préservé, le Burkina Faso n’est plus cet îlot de stabilité épargné par la violence terroriste qui touche ses voisins sahéliens. Pour la première fois, des jihadistes ont assassiné des civils en plein cœur de Ouaga. « L’exception burkinabè était une anormalité qui a brutalement cessé. Il n’y avait hélas aucune raison que le Burkina reste indéfiniment préservé de ces individus qui frappent partout ailleurs », analyse une source diplomatique occidentale.

Une menace terroriste qui s’est intensifiée en 2015

Depuis quelques mois, les services de sécurité étaient en état d’alerte maximale. Pourtant, comme à Tunis, Bamako ou Paris, ils n’ont pas réussi l’impossible : empêcher des hommes équipés d’armes légères de prendre d’assaut un lieu très fréquenté. Il y avait pourtant eu des signes avant-coureurs, et même des arrestations. Quelques jours avant les élections, trois islamistes radicaux, dont un Malien, avaient été interpellés dans un quartier périphérique de la capitale en possession d’une ceinture d’explosif et d’armes à feu. « Nous nous attendions à des attaques pendant les élections. Depuis quelque temps, nous sentions que la menace se rapprochait », glisse un haut gradé de l’armée.

En réalité, la situation sécuritaire a progressivement dérapé tout au long de 2015. Le 4 avril, pour la première fois, un Occidental avait été kidnappé en territoire burkinabè : un officier de sécurité roumain, en l’occurrence, enlevé à Tambao, dans le Nord, près des frontières avec le Mali et le Niger. Le 23 août, à Oursi, dans la même zone, une brigade de gendarmerie avait été attaquée, et l’un de ses hommes avait perdu la vie. Le 9 octobre, à Samorogouan, près de la frontière malienne, trois autres gendarmes avaient été tués lors de la prise d’assaut de leur caserne par des islamistes armés.

Roch Marc Christian Kaboré, investi président le 29 décembre, n’ignorait rien de cette situation inquiétante. Après avoir répété que la sécurité serait l’une de ses priorités, il s’était adjugé le ministère de la Défense et avait placé Simon Compaoré, l’un de ses proches collaborateurs, au poste stratégique de ministre de l’Administration territoriale et de la Sécurité. Confronté d’entrée de jeu au pire attentat qu’ait connu le pays, il essuie désormais des critiques pour avoir tardé à composer son gouvernement, nommé seulement deux jours avant l’attaque de Ouagadougou. « La formation de cette nouvelle équipe a pris trop de temps. Il y a eu une période de flottement. Les terroristes ne sont pas les derniers des idiots, ils en ont profité », affirme un cadre de l’ancien régime de transition.

Des forces de l’ordre mal préparées ?

L’attentat aurait-il pu être évité si les autorités avaient pris leurs marques plus tôt ? Impossible de le savoir. Les inévitables interrogations sur les défaillances des services de sécurité ont en revanche rapidement surgi. Les forces de l’ordre ont mis plus d’une heure avant d’opposer une résistance sérieuse aux terroristes. « Nous avons été bien trop longs à intervenir », poursuit le haut gradé. Le choix d’attendre le renfort des forces spéciales françaises, arrivées après minuit – le temps de les faire venir de Gao, au Mali, où elles étaient en mission -, a également retardé le début de l’assaut.

Sous le couvert de l’anonymat, plusieurs responsables sécuritaires dénoncent surtout le manque de moyens dont leurs troupes disposent pour faire face à ce type d’attaque. Avant de quitter le pouvoir sous la pression de la rue, le 31 octobre 2014, Blaise Compaoré avait façonné une véritable armée dans l’armée, le Régiment de sécurité présidentielle (RSP). Cette garde prétorienne, forte de 1 200 hommes aguerris et choyés par l’ancien régime, disposait du meilleur équipement, au détriment des autres unités. Sa tentative de coup d’État contre les autorités de la transition, à la mi-septembre 2015, a précipité son démantèlement et ouvert la voie à une vaste réforme de l’armée, pour l’instant toujours dans les cartons.

La faiblesse des services de renseignements burkinabé

L’attentat de Ouagadougou met aussi en lumière la faiblesse structurelle des services de renseignements, contrôlés jusqu’à son putsch manqué par le général Gilbert Diendéré, patron historique du RSP. Pendant près de trente ans, l’ex-chef d’état-major particulier de Blaise Compaoré a centralisé les données des différents services de renseignements de la police, de la gendarmerie et de l’armée, tout en ayant la main sur les capacités d’écoutes de l’État. Son arrestation, début octobre 2015, a mis à nu un système dont la fragilité était compensée par le vaste réseau de ce militaire taiseux, réputé l’un des mieux informés de la sous-région.

Gilbert Diendéré, et surtout Moustapha Limam Chafi, le conseiller spécial de Blaise Compaoré, entretenaient des liens étroits avec les chefs des groupes jihadistes sahéliens. Une proximité qui a par exemple permis à l’ancien président de jouer un rôle clé dans la libération d’otages occidentaux. Ces relations avec le diable, reposant sur un pacte de non-agression tacite, ont aussi longtemps contribué à préserver le Burkina de la menace terroriste : en échange de la garantie de ne pas être pris pour cible, le régime Compaoré fermait les yeux sur les activités et trafics de ces groupes sur son territoire – auxquels certains membres du cercle rapproché de « Blaise » sont soupçonnés d’avoir participé.

Ces arrangements opaques ont pris fin avec l’insurrection populaire d’octobre 2014. Convaincus que les « durs » du clan Compaoré ont juré leur perte, certains proches de Roch Marc Christian Kaboré n’hésitent pas à les accuser d’avoir usé de leurs vieilles relations pour téléguider l’attentat de Ouagadougou. « Nous savions qu’ils ne nous laisseraient pas tranquilles et qu’ils complotent contre nous en permanence. Ces gens sont capables de tout », lâche l’un d’entre eux. De son côté, le nouveau chef de l’État a promis qu’il prendrait rapidement « toutes les dispositions pour que de tels actes ne se reproduisent plus ». Renforcement des moyens des forces de sécurité, création d’une unité antiterroriste, reconstruction des services de renseignements… Pour Roch Kaboré, le défi sécuritaire ne fait que commencer.

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