Politique

Algérie : le jour où l’armée a poussé le président Chadli Bendjedid à quitter le pouvoir

Chadli Bendjedid,le 14 juillet 1990, à Alger. © AFP

Le 11 janvier 1992, le président Chadli Bendjedid décide de quitter le pouvoir en le remettant aux militaires qui le lui avaient offert en février 1979. Cette démission fait suite à une grave crise politique née de la victoire des islamistes du FIS aux élections législatives de décembre 1991. Départ volontaire ou démission forcée ? Enquête sur un épisode qui a fait basculer le destin de l’Algérie.

Costume sombre, assis les jambes croisées sur un canapé beige, Chadli Bendjedid tend une chemise cartonnée au président du Conseil constitutionnel qui, les mains tremblantes, peine à cacher son malaise. À l’intérieur de la chemise, sa lettre de démission. La caméra zoome sur le paraphe présidentiel, comme pour lever toute équivoque. Chadli marmonne quelques mots, se lève et salue les membres du Conseil. « Vous avez beaucoup de travail, glisse-t-il. Je vous libère. Au revoir. » Il tourne les talons et quitte la pièce.


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Sans même s’adresser à ses compatriotes, le président Chadli Bendjedid abandonne ses fonctions, dix-sept jours après le premier tour des élections législatives du 26 décembre 1991, largement remportées par le Front islamique du salut (FIS). Nous sommes le samedi 11 janvier 1992. Il est 20h30. L’Algérie vient de plonger dans l’inconnu.

L’impossible cohabitation avec les islamistes

Tout commence mardi 24 décembre, deux jours avant le premier tour des législatives. Le président rencontre la presse. Une question fuse : « Que feriez-vous si le FIS obtenait la majorité au Parlement ? » Chadli : « Le gouvernement est responsable devant l’Assemblée et non devant le président. » Comprendre : il est prêt à cohabiter avec les islamistes, qui promettent d’instaurer un califat islamique. Coup de sang chez certains généraux. « Inadmissible et inacceptable, s’emporte l’un de ceux qui œuvreront à la démission de Chadli. On sent qu’il ne mesure pas les dangers qu’il fait courir au pays. »

Cohabiter avec un parti dont les deux principaux dirigeants purgent une peine de douze ans de prison ?

Partager le pouvoir avec les islamistes alors que l’armée venait à peine d’enterrer cinq soldats, tués et émasculés lors de l’attaque du poste frontalier de Guemar, dans le sud-ouest du pays, par un groupe d’« Afghans » dirigé par un maire membre du FIS ? Cohabiter avec un parti dont les deux principaux dirigeants, Abassi Madani et Ali Belhadj, purgent une peine de douze ans de prison pour « complot contre l’autorité de l’État, sabotage économique et distribution de tracts de nature à nuire à l’intérêt national » ? Confier les affaires du pays à Abdelkader Hachani, numéro trois du FIS, qui promet « le califat islamique ou la mort », ou encore à Mohammedi Saïd, officier SS durant la Seconde Guerre mondiale, qui se dit prêt « à liquider deux millions de ses habitants pour assainir le pays » ?

Non, décidément, les propos de Chadli Bendjedid restent en travers de la gorge des militaires. À peine sa conférence de presse terminée, un groupe de hauts gradés – Khaled Nezzar (ministre de la Défense), Abdelmadjid Taghit (commandant de la marine nationale), Mohamed Touati (conseiller au ministère de la Défense) et Mohamed Lamari (commandant des forces terrestres) – multiplient les échanges et les concertations dans des villas d’Alger ou au siège du ministère de la Défense. Objectif : barrer la route du pouvoir aux islamistes.

Entre tractations et inquiétudes

Jeudi 26 décembre, premier tour du scrutin. Raz-de-marée du FIS. Avec 3,2 millions de voix sur 13 millions d’électeurs, il rafle 188 des 430 sièges de l’Assemblée populaire nationale (APN). Le Front des forces socialistes (FFS) de Hocine Aït Ahmed en obtient 25, alors que le FLN, l’ex-parti unique, se contente de 16. Les autres partis ? Totalement laminés. En ballottage favorable dans plus de 140 circonscriptions, le FIS, qui contrôle déjà 853 mairies sur 1 539 depuis les communales de juin 1990, est en passe d’arracher la majorité absolue au Parlement. Les islamistes jubilent et les démocrates sont atterrés. L’Europe redoute l’avènement d’un État islamique à ses portes et l’afflux de centaines de milliers de réfugiés. À Alger, le désarroi traverse toutes les strates du pouvoir.

Vendredi 27 décembre, réunion au palais du gouvernement. Autour du Premier ministre, Sid Ahmed Ghozali, du ministre de la Défense et de celui de l’Intérieur, le général Larbi Belkheir, les mines sont défaites. Les résultats ne sont pas encore définitifs, mais tout le monde mesure l’ampleur de la débâcle et redoute l’issue du second tour, prévu le 16 janvier. Faut-il le maintenir ou l’annuler ?


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Le premier contact avec le président se passe mal. Samedi 28 décembre, il reçoit Khaled Nezzar, ministre de la Défense, dans sa résidence d’État, à Zeralda. L’ambiance est sinistre. Chadli est en état de choc. L’entretien ne dure que quelques minutes. Nezzar : « Monsieur le président, nous vous avions averti. Voilà où nous en sommes maintenant. » Incapable de réfléchir, le chef de l’État abrège la discussion. « Revoyons-nous dans deux ou trois jours », dit-il au patron de l’armée.

Dans l’après-midi même, le ministre de la Communication, Aboubakr Belkaid, réunit les directeurs de journaux au Palais de la culture, sur les hauteurs d’Alger. Les échanges sont vifs, et la crainte de voir les islamistes accéder au pouvoir plane sur le conclave. Comment faire ? Belkaid demande aux journalistes d’insister sur le projet de société rétrograde du FIS et sur les déclarations de ses dirigeants, qui veulent remettre en question les acquis démocratiques nés de la révolte d’octobre 1988. « Le reste, on s’en charge », rassure le ministre.

Au sortir de la réunion, beaucoup comprennent que quelque chose de grave se trame en haut lieu. Le FIS, lui, met la pression. Le 29 décembre, Abdelkader Hachani affirme que son parti est prêt à cohabiter avec le président Chadli. Toutefois, précise-t-il, il exigera « une élection présidentielle anticipée au cas où l’Assemblée [serait] délestée de ses prérogatives ». De quoi effrayer encore davantage le commandement de l’armée.

Le conclave d’Aïn Naadja

Après des échanges intensifs entre officiers supérieurs, l’establishment militaire décide de se réunir au siège du commandement des forces terrestres, à Aïn Naadja, dès le 30 décembre. Tous les directeurs centraux du ministère de la Défense, les responsables des services de renseignements, ainsi que les commandants des régions, sont présents. La réunion est présidée par Khaled Nezzar, Abbas Gheziel, patron de la gendarmerie nationale, et Abdelmalek Guenaïzia, chef d’état-major. Pendant trois heures, sans ordre du jour précis, tous les participants prennent la parole, sauf Mohamed Mediène, dit Toufik, chef du Département du renseignement et de la sécurité (DRS).

« Il fallait convaincre le président de se rendre à l’évidence : la situation était tellement grave qu’elle pouvait le conduire à trancher des questions délicates, raconte un général qui a pris part au conclave. Le président pouvait-il gouverner avec le FIS alors que l’armée s’y opposait ? Si jamais le FIS avait accédé au pouvoir, l’institution militaire se serait scindée en plusieurs factions, avec des conséquences incalculables sur sa cohésion et sur la sécurité du pays. Était-il envisageable que le président renonce à son mandat de son propre chef ? Fallait-il le démettre ? Nous devions aider Chadli à trouver une solution, d’autant que l’arrivée au pouvoir des islamistes aurait eu des répercussions géostratégiques au Maghreb et au-delà. »

Chadli écoute Nezzar en silence, avant de lui signifier son intention de prendre une initiative, sans autre précision

Sur la quarantaine d’officiers, quatre seulement émettent des réserves sur l’arrêt du processus électoral, notamment deux chefs de région. Les autres acquiescent. Khaled Nezzar demande à ses pairs de constituer un groupe restreint en qui Chadli a confiance. Nezzar, Guenaïzia, Dib Makhlouf, commandant de la garde républicaine, et Ahmed Djenouhat, chef de la 1ère région militaire, forment ce « comité de sages ». Sa mission consiste à transmettre au président le message suivant : l’armée refuse la tenue du second tour.

Deuxième rencontre au Palais d’El Mouradia, sur les hauteurs d’Alger, entre le président Chadli et Khaled Nezzar, au lendemain du conclave d’Aïn Naadja. Le chef de l’armée, mandaté par ses pairs, demande au président toute son attention pour lui exposer la gravité de la situation. Il reprend des conclusions des différents rapports, mémoires, avis et évaluations qui avaient été transmises à la présidence, et qui prédisaient la crise dans laquelle est plongée désormais le pays. Démoralisé, évitant le regard de son interlocuteur, Chadli l’écoute en silence, avant de signifier à Nezzar son intention de prendre une initiative, sans autre précision.

Rencontre secrète entre Hachani et Mehri

Indécis, hésitant, Chadli subit de multiples pressions. Son entourage souhaite qu’il aille jusqu’au bout de son mandat. Le patron du FLN, Abdelhamid Mehri, gendre de Chadli, veut la poursuite du processus électoral. L’armée n’en veut plus.

Samedi 4 janvier. Abdelkader Hachani, numéro trois du FIS, sollicite une entrevue avec Ahmed Taleb Ibrahimi, ancien ministre des Affaires étrangères et proche de la mouvance islamiste, pour lui faire part de la disponibilité de son parti à faire des concessions pour débloquer la crise. Lesquelles ? Il lui explique que le FIS va se contenter de ses 188 sièges. Au second tour, il appellerait à voter en faveur du FLN. Il renoncerait au poste de chef du gouvernement au profit de Hocine Aït Ahmed, président du FFS. Enfin, il ne réclamerait que trois postes ministériels, à savoir la Justice, l’Éducation nationale et les Affaires sociales.


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Hachani demande à Taleb de transmettre l’offre au président Chadli. Taleb prend alors attache avec Abdelhamid Mehri. Dans la nuit du 5 janvier, ce dernier rencontre secrètement Abdelkader Hachani dans une villa du Club des pins, station balnéaire à l’ouest d’Alger. Le dirigeant du FIS réitère les mêmes concessions qu’il avait soumises à Taleb Ibrahimi. Le message a-t-il été transmis ? Chadli a-t-il tenté, via Mehri, de conclure un deal avec le FIS en proposant une élection présidentielle anticipée en lieu et place du second tour ? Ou bien a-t-il botté en touche face aux propositions de Hachani ? Les trois protagonistes n’étant plus de ce monde, on ne saura sans doute jamais toute la vérité sur ces tractations.

Dissolution de l’Assemblée et démission du président

En attendant la réponse du président, des renforts militaires sont discrètement acheminés vers la capitale pour y être déployés en cas d’éventuels débordements. Un autre scénario a-t-il été envisagé, si d’aventure Chadli venait à s’opposer à la recommandation de la Grande Muette de mettre un terme au processus électoral ? Confié à Mohamed Lamari, commandant des forces terrestres, un plan B secret est dans les tuyaux. « Heureusement, nous n’avons jamais eu à le mettre à exécution », révèle un haut gradé.

Ce n’est qu’après plusieurs jours de tergiversations que le président rencontre une troisième fois le ministre de la Défense, lundi 6 janvier. Il confie à Nezzar : « Encore une fois, c’est à l’armée de trouver des solutions ». Il lui recommande d’éviter tout grabuge. Comprenant que le président voulait démissionner, Nezzar lui explique qu’un délai de quelques jours est nécessaire pour rendre publique cette décision. Il l’informe également qu’il est en attente des conclusions du comité de sages désigné lors du conclave d’Aïn Naadja. Nezzar informe le président du désir des officiers de l’armée de pouvoir s’entretenir avec lui. Il réfléchit, soupèse l’idée de les recevoir dans sa résidence ou à son bureau présidentiel, mais finit par ne pas donner suite à la demande des militaires. Au moment de lever la séance, Nezzar s’adresse à Chadli : « Monsieur le président, sachez que votre vie ainsi que celle de votre famille seront pour nous sacrées ! »

Louafi Larbi / Reuters

Si la décision de Chadli de quitter ses fonctions est presque acquise, il reste un détail et non des moindres. Pour entériner le changement, il faut dissoudre l’actuel Parlement. L’article 84 de la Constitution dispose que le président de l’Assemblée en exercice, Abdelaziz Belkhadem – lequel n’a jamais fait mystère de ses sympathies pour le projet islamiste – , assume l’intérim du chef de l’État démissionnaire pour une période de quarante-cinq jours avant la tenue de la présidentielle anticipée.

Nos services de renseignements détenaient des enregistrements compromettants entre Belkhadem et des agents iraniens accrédités à Alger

« Pour nous, il était exclu que Belkhadem assume cet intérim, soutient aujourd’hui un officier de haut rang. Nos services de renseignements détenaient des enregistrements compromettants entre lui et des agents iraniens accrédités à Alger. » Les militaires suggèrent donc, via le secrétaire général de la présidence, de dissoudre l’Assemblée. Le président signe le décret. Chadli ayant donné son accord pour quitter ses fonctions, Nezzar charge aussitôt les généraux Mohamed Touati et Abdelmadjid Taghit, ainsi que les deux ministres Belkaid et Ali Haroun, de rédiger la lettre de démission. Au domicile de ce dernier, les quatre hommes mettent trois heures à la peaufiner. « Il ne fallait pas que celle-ci donne de lui l’image d’un président affaibli ou d’un homme sous la contrainte, raconte l’un des rédacteurs. Chadli a fait passer l’intérêt du pays avant le sien. C’était tout à son honneur. Nous étions sûrs à 90 % qu’il allait partir sans être forcé. »

Mercredi 8 janvier, le directeur du protocole de la présidence informe Khaled Nezzar que le président aimerait que sa démission soit annoncée le 8 janvier. Impossible, lui rétorque Nezzar. Les unités de l’armée qui doivent sécuriser la capitale pour éviter des troubles ne sont pas encore arrivée sur place. Nezzar demande à être reçu par Chadli dans les plus brefs délais. En compagnie du général Djenouahat, un ancien maquisard, les deux hommes s’entretiennent avec le président. Ce dernier accepte de différer l’annonce de sa décision au samedi 11 janvier. En revanche, il refuse de s’adresser directement à ses compatriotes à la télévision.

Djenouahat le raisonne : « Nous sommes vos enfants, vous n’allez pas faire croire que nous avons fait un coup d’État ». L’épreuve d’un discours public étant au-dessus de ses forces, le président accepte de s’adresser aux Algériens via le Conseil constitutionnel. Nezzar sort alors de sa poche le texte de la démission et le lui remet. « S’il ne vous convient pas, vous pouvez apporter les changements que vous jugerez nécessaires », lui dit-il. La séance est levée. Le chef de l’État le fait lire à ses conseillers, avant de donner sa réponse : « C’est bon, dit-il. J’accepte le contenu tel quel. » Le 11 janvier, à 20 h 30, Chadli Bendjedid tourne le dos au pouvoir.

*Publiée le 26 février 2016, cette enquête a été actualisée le 10 janvier 2019.

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