Société

Arabie saoudite – Iran : quand les Saoud disjonctent

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Mis à jour le 19 janvier 2016 à 14:04

Manifestation antisaoudienne à Téhéran, le 4 janvier. © ATTA KENARE/AFP

Quelle mouche a donc piqué les dirigeants du royaume wahhabite ? En exécutant un chef chiite respecté, ils ont provoqué une crise majeure avec l’Iran. Pas vraiment utile, et très imprudent.

«La puissance des mots est plus forte que le bruit des balles », prêchait Nimr al-Nimr. Le 2 janvier, ce cheikh saoudien chiite de 56 ans, critique virulent mais pacifique de la dynastie au pouvoir, a été exécuté dans le huis clos d’une prison pour « terrorisme, sédition, désobéissance au souverain et port d’arme » en même temps que 46 condamnés, décapités ou fusillés pour des motifs similaires. Sans doute les autorités saoudiennes redoutaient-elles davantage ses discours incendiaires que les cocktails Molotov que ses partisans avaient lancés sur leur police en 2011-2012, quand de nombreux chiites (10 % de la population) s’étaient mobilisés dans les provinces orientales où ils sont majoritaires pour demander la fin des discriminations dont ils sont les victimes.

Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, avait demandé aux autorités de suspendre l’exécution de Nimr al-Nimr. En vain : Riyad a voulu en faire un symbole du « terrorisme chiite ». À Awamiya (Est), le village natal du cheikh, ses partisans sont descendus dans la rue, et la police, qui a essuyé des tirs, a riposté, causant la mort d’une personne et blessant un enfant. Tout le gouvernorat de Qatif est en ébullition. Pis, alors que les guerres du Moyen-Orient apparaissent plus que jamais comme l’expression de l’hostilité qui oppose les deux familles ennemies de l’islam, le monde chiite s’est indigné de la mort de Nimr, dont le prestige dépassait les frontières du royaume. Des manifestations ont éclaté à Bahreïn, au Liban, en Irak, en Turquie, au Pakistan, dans le Cachemire indien et surtout en Iran. « Les réactions auraient été les mêmes dans le monde sunnite si Téhéran avait exécuté un grand mufti sunnite, souligne Ali Vaez, analyste à l’International Crisis Group. Négligence ou agressivité, c’était une provocation inutile. »

La faute des ultras iraniens

De fait, une poignée de radicaux iraniens ont riposté dans la nuit du 2 au 3 janvier, incendiant et envahissant l’ambassade d’Arabie saoudite à Téhéran, attaquant le consulat de Mashhad. Pour Bernard Hourcade, spécialiste de l’Iran, « ces ultras ont commis une faute, en perdant la principale arme des Iraniens : la force tranquille ». Ce viol des conventions internationales a fourni aux Saoudiens un prétexte en or pour s’indigner : le 3 janvier, leur ministre des Affaires étrangères annonçait la rupture des relations diplomatiques avec l’Iran. Le 7, Téhéran annonçait à son tour la suspension des importations saoudiennes et accusait la coalition que Riyad dirige au Yémen contre les rebelles houthistes d’avoir tiré un missile sur son ambassade à Sanaa.

« Les deux camps n’ont aucune envie de voir leur guerre froide dégénérer en conflit brûlant, nuance Ali Vaez. Mais la tension atteignant de nouveaux sommets, ils courent plus que jamais le risque d’en arriver à une confrontation directe. » Une analyse que confirment les propos du prince Mohamed Ibn Salman. Le 4 janvier, le fils cadet du roi, qui est aussi vice-héritier du royaume et ministre de la Défense, a finement expliqué dans The Economist que le rappel des diplomates saoudiens était mû par le souci d’empêcher les Iraniens de commettre un nouveau faux pas. Mais alors, pourquoi avoir provoqué son adversaire le premier ? « L’exécution du chef chiite a détourné l’attention de la guerre désastreuse que Riyad mène au Yémen, ainsi que des difficultés économiques que traverse l’Arabie saoudite depuis la chute des cours du pétrole », observe Vaez.

L’ombre de Daesh et un gage aux religieux wahhabites

Guerre du Yémen et reprise en main de l’économie : deux dossiers dont Mohamed Ibn Salman a la charge. Au sein de la triade qui a pris les leviers du pouvoir depuis la mort du roi Abdallah en janvier 2015, le trentenaire tente de s’affirmer, entre son monarque de père, Salman (80 ans), et son oncle, Mohamed Ibn Nayef (56 ans), ministre de l’Intérieur et héritier du royaume. S’il est présenté comme la relève tant attendue de la gérontocratie saoudienne, les plus conservateurs lui reprochent son manque d’expérience et le tiennent responsable de l’enlisement au Yémen. L’exécution du leader chiite et cette crise diplomatique seraient-elles un rideau de fumée pour masquer ses difficultés ?

Pour Bernard Hourcade, « cette exécution est un gage donné aux religieux wahhabites, alors que 43 sunnites étaient mis à mort en même temps. Il s’agissait de leur montrer que les Saoud sont anti-iraniens et antichiites pour que ces oulémas ne penchent pas du côté de Daesh. D’être « plus daeshiste que Daesh », en quelque sorte ! » Car si l’Iran est officiellement désigné comme « la tête du serpent » que le feu roi Abdallah appelait les Américains à « couper », une menace beaucoup plus grande est née à la frontière nord de l’Arabie saoudite avec la proclamation, en 2014, du califat de l’État islamique. Le 26 décembre 2015, le « calife » Abou Bakr al-Baghdadi est sorti d’un long silence pour appeler le peuple saoudien à la révolte.

Tout comme la répression de la contestation chiite, l’éradication du terrorisme jihadiste sunnite relève de Mohamed Ibn Nayef, qui s’était illustré dans les années 2000 en menant une guerre victorieuse contre Al-Qaïda dans le royaume. Nombre des exécutés du 2 janvier avaient été arrêtés à cette époque. D’aucuns voient dans cette série d’exécutions une opération visant à affirmer son autorité d’héritier face à son jeune concurrent qui, se prévalant de son rôle de chef de guerre au Yémen, bombe le torse dans les médias.

La police iranienne, contrôlée par les ultraconservateurs, avait laissé faire, voire instrumentalisé le mouvement afin de discréditer la politique d’ouverture engagée par Rohani

La panique saoudienne face au retour de l’Iran sur la scène internationale

Les experts sont cependant unanimes à voir dans l’exécution du dignitaire chiite une expression de la panique saoudienne face au retour de l’Iran sur la scène internationale. « On ne répond pas aux critiques en coupant des têtes », déclarait côté iranien le président Hassan Rohani, figure modérée du régime, le 5 janvier. « Ici on les pend », aurait pu ajouter son chef, Ali Khamenei, l’intransigeant Guide suprême. Car si Amnesty International déplorait 151 exécutions en 2015 en Arabie saoudite, la même ONG dénombrait déjà 700 mises à mort fin juillet en Iran. « Le sang de ce martyr versé injustement portera ses fruits et la main divine le vengera des dirigeants saoudiens », avait tempêté le Guide le 3 janvier.

L’impuissance des services de sécurité à empêcher le sac de l’ambassade d’Arabie saoudite a fait penser que la police iranienne, contrôlée par les ultraconservateurs, avait laissé faire, voire instrumentalisé le mouvement afin de discréditer la politique d’ouverture engagée par Rohani depuis son élection en 2013, à la veille d’importantes législatives qui doivent se tenir ce 26 février. Mais si des radicaux ont pu avoir ce projet, ce n’est pas le cas du Guide et des conservateurs qui l’entourent, souligne Hourcade : « Trouver une coexistence pacifique avec l’Arabie est essentiel à la mise en œuvre du plan de renaissance de l’Iran cher à Rohani. Et Khamenei est sur la même ligne. »

S’il est improbable que cette crise mène à une guerre frontale, elle mine les efforts de rapprochement auxquels s’attelle Téhéran depuis quelques années. Et la Syrie, terrain d’affrontement indirect dont Iraniens et Saoudiens devaient discuter prochainement, devrait en être, à nouveau, la grande victime.


QUI M’AIME ME SUIVE …

Quelle est la nature des liens entre Riyad et ses partenaires régionaux ? La rupture de ses relations diplomatiques avec Téhéran donne la température. Le roi de Bahreïn, qui ne serait plus sur son trône sans l’intervention saoudienne de 2011, a aussitôt emboîté le pas, suivi du Soudan, très dépendant économiquement de Riyad, puis de Djibouti et de la Somalie, dont la proximité avec l’Iran est révolue. L’obligé égyptien a rappelé que ses liens avec Téhéran étaient rompus depuis 1979. Affichant une solidarité plus mesurée, le Koweït, les Émirats arabes unis et les Comores ont rappelé leurs ambassadeurs.

Tunis, qui a signé un accord de coopération touristique avec Téhéran en décembre dernier, s’est contenté de rappeler « la nécessité de garantir la protection des missions diplomatiques ». Proche de Riyad, Rabat n’a toutefois pas mis fin à ses relations diplomatiques avec l’Iran rétablies fin 2014 après avoir été rompues en 2009, mais a condamné « vigoureusement » l’attaque de l’ambassade. Quant à l’Algérie, « elle est proche de l’Iran : structure étatique et façon de penser comparables. Elle est en outre dans le monde arabe le seul pays qui a assez d’indépendance et de poids pour jouer un rôle de médiateur », commente Bernard Hourcade.