Culture

BD : « Cher pays de notre enfance » ou la démocratie mise à sac

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Mis à jour le 14 janvier 2016 à 15:32

Couverture de la BD. © Futuropolis

Le dessinateur Étienne Davodeau et le journaliste Benoît Collombat explorent les plus sombres recoins de la Ve République. Là où, notamment, la Françafrique s’est mise en place.

Yaurait-il quelque chose de pourri au royaume de France ? La réponse est connue depuis longtemps, mais le rappeler peut avoir des vertus pédagogiques. Du moins espérons-le. Ainsi, le dessinateur Étienne Davodeau (Lulu femme nue, Geronimo…) et le journaliste Benoît Collombat (Le Frère perdu, avec Bernard Kieffer, sur l’affaire Guy-André Kieffer ; Au nom de la France, guerres secrètes au Rwanda, avec David Servenay…) se sont alliés pour porter la plume et le crayon dans la plaie. Leur ouvrage commun, Cher pays de notre enfance, enquête sur les années de plomb de la Ve République, est un modèle du genre. Depuis Joe Sacco (Gaza 1956, en marge de l’histoire), le meilleur du journalisme historique peut désormais s’écrire en bande dessinée.

Sale histoire

Avec détermination, nos deux comparses se sont penchés sur les assassinats jamais vraiment élucidés du juge François Renaud, le 3 juillet 1975, et du ministre du Travail Robert Boulin, le 30 octobre 1979. Ce ne sont pas les seules victimes de cette sale histoire, mais ce sont les plus connues, des hommes certainement trop intègres et donc trop gênants pour le pouvoir en place. Cher pays de notre enfance est une plongée dans les méandres fétides des petits arrangements entre grand banditisme et milieu politique. Au cœur de ce linge sale taché de sang, un organisme bien connu : le SAC, ce Service d’action civique qui n’avait rien de civique, créé par des fidèles de De Gaulle comme Jacques Foccart, Alexandre Sanguinetti et Roger Frey.

À force d’interviews, les auteurs en décortiquent le fonctionnement et les méthodes souvent brutales. « Au nom de « l’idéal gaulliste », le SAC se transforme en organisation mafieuse, explique Collombat. Je ne te dis pas que c’est la même chose qu’en Italie, mais ça y ressemble par certains aspects : des truands intègrent rapidement le mouvement. Parmi eux, certains ont rendu « de grands services » pendant la guerre d’Algérie. Leur carte du SAC – tricolore ! – les protège. Des gens sont assassinés en toute impunité. »

La Françafrique, d’une certaine manière, c’est le SAC

Jusqu’à la tuerie d’Auriol (Bouches-du-Rhône), en 1981 – date qui correspond à l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir -, les exactions du SAC sont peu connues, et surtout peu relayées par une presse aux ordres ou, quand elle ne l’est pas, mise au pas illico presto et manu militari. Avec brio, Collombat et Davodeau démontrent à quel point le SAC pollue la politique française, exerçant son influence pernicieuse sur la justice, le monde du syndicalisme ou les relations entre la France et ses anciennes colonies. La Françafrique, d’une certaine manière, c’est le SAC, émanation de la droite française dont la gauche ne se débarrassera pas.

La mort de Boulin, potentiel Premier ministre ? Sans doute n’aurait-il pas dû menacer de déballer ce qu’il savait… « L’argent noir de la Françafrique, bien sûr. Elf, le Gabon, les mallettes de billets entre Libreville et Paris, les réseaux Foccart au service de Jacques Chirac, pour qui Boulin, soudain « premier-ministrable », devient très dangereux », affirme Collombat dans la B.D.

L’histoire ne s’arrête pas là, elle se poursuit sous Nicolas Sarkozy comme sous François Hollande. Parrain politique du premier, Charles Pasqua a refusé de répondre aux auteurs. Il est mort depuis, emportant dans la tombe bon nombre de secrets. La vérité, en partie bloquée dans des archives classifiées jusqu’en 2058, finira par être entièrement exhumée. Alors il sera possible de juger les acteurs « d’une singulière violence française, qui fut légitimée pendant la résistance à l’occupation nazie, recyclée de façon douteuse pendant la guerre d’Algérie, puis complètement dévoyée par le SAC lors de ces « années de plomb » ». Patience…

couv

>> Cher pays de notre enfance, d’Étienne Davodeau et Benoît Collombat, éd. Futuropolis, 228 pages, 24 euros.