Politique

Maroc : le fabuleux destin d’Ilyas El Omari

Le secrétaire général adjoint du PAM, en avril 2015, à Rabat. © HASSAN OUAZZANI POUR J.A.

Ancien activiste de l'ultragauche, ce natif d'un petit douar du Rif est aujourd'hui l'homme fort du Parti Authenticité et Modernité. Portrait-itinéraire de l'une des personnalités les plus influentes - et les plus intrigantes - du royaume.

Téléphone rudimentaire (trop obsolète pour être piraté) dans la main, écouteurs vissés aux oreilles, démarche pressée qui tranche avec son ton posé… Ilyas El Omari, secrétaire général adjoint du Parti Authenticité et Modernité (PAM), est un homme très sollicité. Lorsqu’il accorde un rendez-vous à un journaliste, c’est généralement entre deux entrevues avec des hauts commis de l’État. Ministres, patrons d’établissements publics, hommes politiques de différents bords, tous défilent pour siroter un thé à l’absinthe en compagnie de « Si Ilyas ».

Rien que de très normal : c’est l’un des hommes les plus influents du royaume, notamment grâce à un carnet d’adresses bien fourni, qu’il entretient à l’aide de son sens inné du contact, laissant à chacun de ses interlocuteurs l’impression d’être son meilleur confident. Et ces derniers jours, Ilyas El Omari, qui connaît comme sa poche l’appareil du PAM, enchaîne les rendez-vous informels. Au menu : le congrès du parti, qui s’ouvre le 22 janvier. Un rendez-vous décisif pour préparer les législatives de septembre, qui peuvent réserver bien des surprises.

Au grand jour

Déjà très actif dans les coulisses du pouvoir depuis plusieurs années, le petit gaillard du Rif a encore ajouté des cordes à son arc en 2015 en sortant de l’ombre pour occuper des fonctions officielles. Sa première bataille électorale, menée en septembre, il l’a gagnée haut la main : une commune rurale remportée (sans le moindre adversaire pour lui barrer la route), puis la présidence de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima. Récemment, El Omari a aussi lancé un groupe de presse composé de six journaux, ainsi qu’une imprimerie, pour un investissement de 65 millions de dirhams (environ 6 millions d’euros). Arabe, français, amazigh… La pensée d’El Omari est désormais diffusée dans toutes les langues parlées du royaume. « Non ! Il ne s’agit ni de ma pensée ni de celle de mon parti. C’est un groupe de presse ouvert à toutes les sensibilités. Surtout celles des hommes et femmes qui font ces journaux », se défend d’ailleurs le secrétaire général adjoint du PAM, une formation qui, par des jeux d’alliances, a pu décrocher la présidence de cinq régions sur les douze que compte désormais le Maroc.

J.A.

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El Omari a également été le premier nouveau président de région à discourir devant Mohammed VI, un privilège. Le 17 octobre, avec le roi à ses côtés, il a présenté le projet « Al Hoceima Manarat Al Moutawassit », doté d’une enveloppe de quelque 6,5 milliards de dirhams. De quoi faire fructifier son propre « capital influence », lui valant autant d’estime que de mépris, mais aussi autant de respect que de crainte. Rien pourtant ne prédestinait ce natif d’un petit douar du Rif à devenir une légende vivante de la classe politique marocaine.

Le fugitif du Rif

Ilyas El Omari pousse son premier cri en 1967, à Nekor, un village situé près d’Al Hoceima. Il grandit dans une région délaissée par Hassan II. Conséquence : il développe dès son enfance une certaine fascination pour le pouvoir, qu’il aspire bien évidemment à changer (rien que ça). « Petit, je pensais que le monde se résumait à notre douar et que le pouvoir se limitait aux gendarmes, raconte-t-il. Ces derniers nous embarquaient pour balayer la place du village, et, en contrepartie, ils nous laissaient regarder Tarzan à la télévision, diffusé par l’unique café du patelin. À l’époque, je rêvais de devenir gendarme, simplement pour permettre au peuple de regarder la télé sans avoir à balayer. » Au fil des années, son horizon va s’élargir. Ses ambitions de pouvoir aussi.

Janvier 1984. Le Rif connaît un nouveau soulèvement. Les collégiens et les lycéens suivent la grève lancée par leurs aînés étudiants et sévèrement réprimée par les sécuritaires du royaume. El Omari fait partie des « awbach » (« vermine », comme les avait alors qualifiés Hassan II) qui ont investi le bureau du khalifa (adjoint du caïd) d’Imnoud, le village où il poursuit ses études. La plupart de ses compagnons sont arrêtés. Lui, en revanche, parvient à passer entre les mailles du filet, puis à s’évanouir dans la nature. « J’ai fait la route Al Hoceima-Fès à pied. Cela m’a pris trois jours », se rappelle El Omari, qui relate aujourd’hui ses années de cavale comme le ferait l’écrivain autodidacte Mohamed Choukri, l’un de ses auteurs préférés.

Aux côtés des étudiants estampillés « gauchistes », il se construit une culture politique et fait déjà preuve d’une farouche hostilité à l’égard des islamistes, eux aussi très actifs au sein des universités

Pourtant, vivre comme un fugitif n’avait rien d’une partie de plaisir. L’homme ne résidait pas plus de deux mois dans la même ville, dormait (quand il n’avait pas d’autre solution) dans la rue et devait se débrouiller pour survivre. « Un jour, je me suis réveillé à Tanger. J’avais dormi à la belle étoile et je me suis rendu compte que mes souliers, qui me servaient alors d’oreiller, avaient disparu. Je suis allé à la mosquée et j’ai pris mon temps pour choisir ma nouvelle paire de chaussures », confie-t-il, non sans un brin de malice.

Sa clandestinité ne l’empêche pas de poursuivre son activisme dans les milieux estudiantins. Même s’il a été contraint d’arrêter sa scolarité avant d’avoir décroché son baccalauréat, El Omari est très respecté sur les campus. Il jouit d’une grande cote de popularité auprès des étudiants estampillés « gauchistes ». À leurs côtés, il se construit une culture politique et fait déjà preuve d’une farouche hostilité à l’égard des islamistes, eux aussi très actifs au sein des universités.

La rencontre qui va tout changer

Un soir de l’année 1989, au café d’El Qamra, à Rabat, El Omari attend avec impatience la sortie du quotidien Al-Ittihad Al-Ichtiraki, censé publier la liste des derniers graciés, parmi lesquels figurent certains condamnés des événements de 1984. Le nom d’Ilyas El Omari est au centre du journal. Désormais, c’est un homme libre, qui peut cesser de vivre dans l’anonymat. Une de ses premières actions : rendre visite à certains de ses anciens compagnons, toujours détenus dans la prison centrale de Kenitra. Dans le parloir du pénitencier, il rencontre alors l’homme qui, quelques années plus tard, lui permettra d’accéder au premier cercle du pouvoir : Driss Benzekri. Ancien prisonnier politique respecté de tous, ce dernier est chargé en 2004 par Mohammed VI de piloter la mise en place de l’Instance Équité et Réconciliation (IER). « C’est Si Driss qui m’a convaincu de la nécessité de mener l’expérience IER, alors que j’étais au départ très réticent vis-à-vis de cette approche », nous confie l’homme que feu Benzekri présentait comme son secrétaire particulier.

Au moment où la création de cette instance, supposée tourner la page des exactions du régime Hassan II, se trame dans l’arrière-cour du régime, El Omari fait la connaissance de l’un des nouveaux hommes forts du sérail : Fouad Ali El Himma, alors ministre délégué à l’Intérieur et actuellement conseiller royal. « C’était dans la maison d’Ahmed Lahlimi. Le ministre des Affaires générales avait joué un rôle crucial dans le processus de prise de contact avec la sphère des droits de l’homme », raconte El Omari.

Un ami d’El Himma

Depuis, El Omari a pris une dimension encore plus importante dans le paysage politique. Très proche de l’ami intime de Mohammed VI, il crée avec lui le Mouvement pour tous les démocrates (MTD), puis le PAM. Une proximité qui lui vaut de multiples sobriquets, allant du « Rifain de Sidna » au « mauvais génie d’El Himma ». La sphère politique et l’inconscient collectif lui prêtent un rôle de « marionnettiste », toujours responsable de manigances et autres intrigues. Pour une bonne partie de la classe politique, par exemple, c’est lui qui, dans l’ombre, aurait orchestré le mouvement de transhumance qui a permis au PAM de décrocher la première place aux communales de 2009. Le nom d’El Omari est également cité dans les événements de Gdeim Izik (démantèlement d’un campement au Sahara, qui s’était soldé par la mort d’une dizaine de membres des forces de l’ordre). Même quand le club de football du Chabab Rif d’Al Hoceima accède à la première division du championnat, certains pensent tout haut que c’est son président, El Omari, qui a tout fomenté.

Question d’image ou pas, toujours est-il qu’aujourd’hui El Omari tient à nuancer le degré de proximité qui le lie à El Himma. « Ça fait longtemps que l’on ne s’est pas rencontrés et je ne l’appelle jamais. Je ne suis pas du genre à créer des ennuis à mes amis », nous explique-t-il, avant d’ajouter : « Je le respecte énormément. Il a mis du cœur dans toutes les responsabilités qu’il a occupées, que ce soit en tant que ministre, leader politique ou conseiller royal. »

Parmi ses principaux détracteurs : Abdelilah Benkirane lui-même

Mais El Omari a beau minimiser sa proximité avec le conseiller le plus influent de Mohammed VI, il demeure aux yeux de beaucoup comme l’homme qui murmure à l’oreille d’El Himma. Cette réputation lui vaut d’être courtisé et redouté par certains, mais aussi méprisé et insulté par d’autres. Parmi ses principaux détracteurs : Abdelilah Benkirane lui-même. En 2011, au beau milieu de la campagne électorale, le futur chef du gouvernement le traite carrément de « bandit ». Plus tard, lorsque Benkirane évoquera au Parlement l’existence de « fantômes » et de « crocodiles », c’est aussi à El Omari que le leader islamiste fait principalement allusion. L’été dernier, alors que le PAM raflait la mise lors des élections professionnelles et que la campagne des communales battait son plein, le chef de file du Parti de la justice et du développement (PJD) profitait de chaque meeting pour tailler un costume à son meilleur ennemi, le traitant de « Ben Ali marocain ».

Même au sujet de son récent projet médiatique, Benkirane accuse El Omari, en des termes à peine voilés, d’avoir trouvé les fonds nécessaires chez les barons de la drogue. L’homme fort du PAM ne se laisse pas faire, mais adopte généralement une ligne de défense modérée. « Benkirane est chef de gouvernement. Il n’a qu’à apporter les preuves de ses élucubrations, autrement il est complice », répond-il généralement.

C’est que, pour le chef du gouvernement, Ilyas El Omari est l’incarnation du mal. Pour d’autres, le leader politique de 48 ans n’est qu’un fervent défenseur du régime, qu’il a pourtant combattu dans sa jeunesse. Mais comment expliquer alors un tel « retournement de veste » ? À cela, il nous répond avec son sens de la repartie légendaire : « Il y a des jours où je me demande si c’est moi qui ai changé ou si c’est le Maroc. » Sans doute un peu des deux.


FUTUR PATRON DU PAM ?

C’est un secret de polichinelle. C’est bel et bien Ilyas El Omari qui a été derrière l’installation de Mustapha Bakkoury, en 2012, à la tête du Parti Authenticité et Modernité (PAM). « C’était l’homme qu’il nous fallait pour que le parti continue de représenter toutes les sensibilités », nous explique-t-il. Aujourd’hui, le secrétaire général du PAM n’est pas encore certain de vouloir rempiler pour un second mandat, et El Omari est donné comme un éventuel successeur.

« Personnellement, je voudrais bien que Si Mustapha continue de diriger le parti. Et au cas où il décide de ne pas se représenter, je vois bien une Fatima Mansouri [ancienne maire de Marrakech] prendre le relais. Si aucun des deux n’y va, peut-être que je déposerai alors ma candidature », nous confie le secrétaire général adjoint du PAM, qui prépare le congrès du parti (22-24 janvier). Quoi qu’il en soit, le futur patron du mouvement, qui a de vraies chances de remporter les législatives de septembre (et donc de diriger le futur gouvernement), aura sans doute besoin du soutien, voire de la bénédiction de « Si Ilyas ».

 

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