Société

Chine : l’inquiétant ménage des autorités dans le monde de la finance

Des banquiers qui disparaissent, des cadres derrière les barreaux, des suicides jamais élucidés… Le grand ménage entrepris par les autorités tourne au mauvais polar.

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Mis à jour le 31 décembre 2015 à 13:04

Guo Guangchang, patron du groupe Fosun, lors d’une conférence de presse à Hong Kong, en août 2014. © BRENT LEWIN/BLOOMBERG VIA GETTY IMAGES

Shanghai, le 14 décembre. Costume gris et sourire pincé, Guo Guangchang, patron du groupe Fosun, fait son grand retour lors de l’assemblée annuelle des actionnaires. Sous un tonnerre d’applaudissements. Le « Warren Buffett chinois », comme on le surnomme en raison du caractère souvent hasardeux de ses investissements, avait disparu depuis trois jours sans donner signe de vie.

Les responsables chinois sous surveillance

Ses secrétaires ne prenaient plus aucun appel, le service communication ne savait plus où donner de la tête… Bref, les salariés étaient au bord de la panique. « Je suis persuadé que Fosun sera encore plus florissant l’an prochain », a simplement commenté, un rien bravache, le PDG. Le groupe « pèse » déjà 7 milliards de dollars (6,5 milliards d’euros).

Guo Guangchang avait été interpellé à l’aéroport de Shanghai par des policiers, conduit en un lieu connu d’eux seuls et longuement interrogé. Sans possibilité de téléphoner. Son retour est-il définitif ou momentané ? Selon plusieurs observateurs, il ne devrait durer que le temps de remettre un peu d’ordre dans un groupe au bord de la crise de nerfs, dont les cours ont dû être suspendus à Hong Kong et à Shanghai pendant toute une journée. Fosun a perdu dans l’aventure 2,9 milliards de dollars !

Un nouvel interrogatoire de son PDG, dix-septième fortune du pays, n’est pas exclu. Selon plusieurs sources, il serait visé par une enquête pour corruption et aurait accepté de collaborer avec la police. La suite reste à écrire. Disparition de fonctionnaires corrompus, destitution de cadres du Parti communiste, emprisonnement d’anciens ministres, et maintenant « enlèvements » de PDG… Il ne fait décidément pas bon être un haut responsable chinois par les temps qui courent !

Les grands patrons dans le viseur

Depuis un an, Guo est le quatrième grand patron à disparaître de la sorte. En début d’année, le DRH d’Alcatel-Lucent Shanghai Bell s’est volatilisé après avoir écrit une lettre à ses dirigeants pour dénoncer la corruption de plusieurs cadres du groupe. En mai, c’était au tour du patron de Hanergy, un géant de l’énergie solaire, puis, en juin, du président de Calc, le grand loueur chinois d’avions de ligne qui a récemment pris le contrôle de l’aéroport de Toulouse-Blagnac, en France.

Les banquiers sont eux aussi dans le viseur des policiers anticorruption. Au moment même où Guo Guangchang était escamoté, le fonds d’investissement public Citic annonçait être sans nouvelles de plusieurs de ses gérants. Chen Jun et Yan Jianlin ont pour ce qui les concerne disparu il y a plusieurs semaines, et l’on reste sans nouvelles d’eux. Le premier est le chef de la branche banque d’investissement de Citic, le second, responsable des activités internationales du groupe. Le journal Caixin avait fait état de leur arrestation par la police en même temps que six autres cadres du groupe, parmi lesquels Cheng Boming, son président.

Il arrive que des prévenus fassent, de manière arbitraire, l’objet de détentions administratives dans des prisons secrètes

Géant du courtage et numéro un du secteur en matière d’actifs, Citic Securities avait déjà été épinglé en septembre. À la suite de l’effondrement brutal des marchés boursiers chinois, plusieurs enquêtes avaient été diligentées par la toute-puissante Commission de régulation des marchés financiers (CSRC), qui soupçonne la société d’« infractions réglementaires », mais ne confirme ni les arrestations ni les charges retenues contre les banquiers disparus. Le doute continue donc de planer sur le sort de ces derniers, d’autant que la police n’hésite pas toujours à employer les grands moyens pour faire parler les récalcitrants. Il arrive que des prévenus fassent, de manière arbitraire, l’objet de détentions administratives dans des prisons secrètes, parfois pendant plusieurs semaines.

Le procédé est d’ordinaire réservé aux dissidents politiques, mais, depuis la tempête financière de l’été dernier, tous les moyens sont bons pour faire le ménage dans le monde longtemps feutré de la finance. Personne n’échappe à l’opération en cours.

Trois des principales maisons de courtage du pays ont ainsi fait savoir qu’elles étaient visées par des enquêtes diligentées par les autorités de régulation. Outre Citic, il s’agit de Haitong et de Guosen Securities, le numéro huit du secteur, dont le président, un certain Chen Hongqiao, a été retrouvé pendu à son domicile en septembre.

Et puis, comme si tout cela ne suffisait pas à faire souffler un vent de panique sur les marchés, on a appris au même moment la démission du président de la Banque agricole de Chine, l’une des quatre plus importantes du pays. Zhang Yun, c’est son nom, avait lui aussi disparu depuis plusieurs jours, vraisemblablement arrêté par la police. Son retrait a été annoncé par un simple communiqué. La banque n’attend plus que la nomination du successeur.

Les opérations anticorruption étendue aux banquiers

Cette offensive contre le secteur financier fait suite au spectaculaire effondrement des places financières locales. Les interventions aussi nombreuses que maladroites de l’État, via notamment des achats massifs d’actions, se sont révélées impuissantes à stabiliser les marchés et ont été vivement critiquées. Les autorités ont alors promis de combattre les « ventes à découvert malfaisantes », les manipulations de prix et les délits d’initié.

Tout en interdisant aux gros actionnaires de céder leurs participations. La police a alors lancé tous azimuts des enquêtes très médiatisées concernant certaines transactions présumées illégales. L’autorité anticorruption a de son côté averti qu’elle étendrait ses investigations aux régulateurs, opérateurs boursiers, maisons de courtage et grandes entreprises.

L’affaire Fosun ne serait en somme que le dernier rebondissement de la lutte sans merci qui oppose le chef de l’État à l’entourage de Jiang Zemin

Mais, s’agissant de Guo Guangchang, l’affaire est sans doute plus complexe. Le businessman a semble-til été interrogé dans le cadre de l’enquête lancée par le gendarme anticorruption contre Ai Baojun, vice-maire et directeur de la zone franche de Shanghai. Décédée peu avant la disgrâce publique d’Ai, début novembre, son épouse était quant à elle soupçonnée de manipulations sur les marchés financiers.

La « coopération » imposée à Guo concernerait donc aussi bien les enquêtes contre le secteur financier que les règlements de comptes au sommet de l’État entre partisans et adversaires de Xi Jinping. L’affaire Fosun ne serait en somme que le dernier rebondissement de la lutte sans merci qui oppose le chef de l’État à l’entourage, aux affidés et aux financiers de Jiang Zemin, l’un de ses prédécesseurs, dont Guo Guangchang était proche.

C’est toute une génération d’entrepreneurs et de banquiers qui ont fait fortune au seuil des années 1990 grâce à des pots-de-vin, à des prébendes et à leur proximité avec les pouvoirs locaux qui est ainsi touchée de plein fouet. Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont déjà été arrêtées. Tout le paysage économique et financier s’en trouve bouleversé. Pour ceux qui, à l’étranger – des dirigeants du Club Med à ceux de l’aéroport de Toulouse-Blagnac – croyaient pouvoir surfer sur la forme étincelante des entreprises chinoises, c’est une sacrée douche froide. Mieux vaut le savoir : dans le capitalisme à la chinoise, le dernier mot revient toujours à l’État.