Elections

Amérique du Sud : retour de balancier pour le sous-contient qui avait basculé presque tout entier à gauche

Castro, Guevara, Chávez… Propagande « bolivarienne »- et contestation d'un opposant - dans une rue de Caracas, en novembre 2007. © JUAN BARRETO/AFP

Dans les années 2000, le sous-continent presque tout entier avait basculé à gauche. Sous l'effet de la crise économique et de la multiplication des scandales de corruption, le mouvement est en train de s'inverser.

Caracas, 2 février 1999. Fraîchement élu à la présidence, Hugo Chávez prête serment sur la Constitution. Il va régner sans partage sur le Venezuela quatorze années durant. Et faire souffler une bourrasque révolutionnaire et populiste sur l’Amérique du Sud.

Deux mille kilomètres plus au nord, à La Havane, le régime de Fidel Castro soutient plus ou moins discrètement depuis les années 1960 les guérillas communistes continentales. Le grand dessein du Comandante ? Exporter la révolution. Logiquement, il ne tarde pas à envoyer des militaires au secours de Chávez. En 2005, Cuba et le Venezuela créent une Alternative bolivarienne pour les Amériques (Alba), qui entend constituer une alternative à l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) piloté par Washington.

Deux ans auparavant, le syndicaliste Luiz Inácio Lula da Silva, fondateur du Parti des travailleurs, d’obédience marxisante, avait été élu président du Brésil. Et le péroniste Néstor Kirchner porté à la tête de l’Argentine. En 2006, nouvelles victoires de la gauche en Bolivie avec Evo Morales, un dirigeant syndical amérindien ; et au Chili, avec la socialiste Michelle Bachelet. En 2007, l’Équateur bascule à son tour grâce à l’économiste Rafael Correa. En 2008, Fernando Lugo, un proche de Lula, est élu au Paraguay, imité deux ans plus tard, en Uruguay, par l’ex-guérillero José Mujica. Au total, la gauche dirige huit pays sur douze.

Au Brésil et en Argentine, la révélation de multiples scandales de corruption impliquant des dirigeants « progressistes » renforce encore ce discrédit

Mais l’usure du pouvoir a fait son œuvre. Et la crise économique sans précédent qui frappe le sous-continent, aussi. Après la forte expansion des années 2000, la croissance est partout en berne. Quand les cours des matières premières s’effondrent, comment poursuivre le financement des programmes sociaux qui permirent à la gauche d’asseoir sa domination électorale ? Au Brésil et en Argentine, la révélation de multiples scandales de corruption impliquant des dirigeants « progressistes » renforce encore ce discrédit. En raison de la crise pétrolière, les dirigeants vénézuéliens ne peuvent plus dispenser libéralement les pétrodollars à leurs alliés. Leur leadership continental s’en ressent. Pour ne rien arranger, Cuba a engagé depuis un an un rapprochement – certes prudent – avec les États-Unis…

Après les législatives du 6 décembre, Nicolás Maduro, le successeur de Chávez, va devoir cohabiter avec un Parlement où l’opposition détient les deux tiers des sièges. Mais le tournant le plus brutal a eu lieu en Argentine, où, le 22 novembre, le libéral Mauricio Macri a mis fin à douze années de kirchnérisme. Brésiliens et Péruviens voteront à leur tour l’an prochain. Empêtrée dans une procédure de destitution, Dilma Rousseff aura du mal à s’en sortir. Et le très nationaliste Ollanta Humala, aussi, face à la très conservatrice Keiko Fujimori.

J.A.

Ceux qui ont changé de couleur ... et les autres © J.A.

À droite toute !

Argentine. Élu le 22 novembre pour incarner le changement, Mauricio Macri n’a pas perdu de temps pour rompre avec le populisme de ses prédécesseurs, Néstor (2003-2007), puis Cristina Kirchner (2007-2015). Il entend libéraliser l’économie, lever le contrôle des changes et réduire les taxes sur les exportations agricoles. Objectif : un retour à la croissance au second trimestre de 2016.

Par décret présidentiel, Macri a aussi annulé la loi qui, en empêchant la concentration des grands médias d’information, avait provoqué une âpre bataille entre Kirchner et le groupe Clarín.

Cartes est l’homme le plus riche du pays, mais il s’est engagé à lutter contre la pauvreté

En place pour quatre ans, le nouveau président n’a de majorité ni à la Chambre des députés ni au Sénat, le Front pour la victoire (FPV) de Kirchner ayant conservé les deux tiers des sièges. Il devra donc nouer des alliances pour rallier à sa cause gouverneurs provinciaux, députés et sénateurs.

Paraguay. En avril 2013, Horacio Cartes, un entrepreneur millionnaire, a remporté la présidentielle et ramené au pouvoir le vieux Parti Colorado, qui gouverna le pays pendant soixante et un ans (1947-2008). En 2008, l’élection de Fernando Lugo, un outsider de gauche, qui, dans une autre vie, fut évêque catholique, avait marqué un tournant dans l’histoire du pays. Las, privé de majorité parlementaire, Lugo fut destitué quatre ans plus tard. Cartes est l’homme le plus riche du pays, mais il s’est engagé à lutter contre la pauvreté, qui touche plus de la moitié des 6,7 millions de Paraguayens.

Quand la gauche bat de l’aile

Vénézuela. « Nous n’allons pas permettre à la droite de confirmer son coup électoral », a lancé Nicolás Maduro à un groupe de parlementaires. Malgré l’écrasante victoire de l’opposition aux législatives du 6 décembre, après seize ans de pouvoir chaviste, la cohabitation avec le gouvernement s’annonce très difficile. Lors de la dernière session de l’Assemblée, Diosdado Cabello, son président (et bras droit du président), a annoncé la nomination de treize magistrats au Tribunal suprême de justice. L’objectif est évidemment de réduire la marge de manœuvre de l’Assemblée qui sera investie le 5 janvier.

Que l’époque du chavisme triomphant semble lointaine ! L’économie vénézuélienne a longtemps été fondée sur la redistribution de la rente pétrolière. Depuis l’effondrement des cours, elle est au bord de l’asphyxie. Un quart de la population est considérée comme pauvre, et le pays affiche le taux d’homicides le plus élevé d’Amérique du Sud. Avant même de s’attaquer aux pénuries alimentaires, à l’inflation débridée et à la corruption, les nouveaux députés se sont assigné une priorité : le vote d’une loi d’amnistie au bénéfice des opposants emprisonnés. Iront-ils jusqu’à convoquer un référendum révocatoire contre Maduro ? À suivre.

Humala n’a plus de majorité parlementaire, et sa popularité pourrait difficilement être plus faible (13 % en septembre)

Pérou. Ancien colonel, Ollanta Humala est devenu en 2011 le premier président de gauche du Pérou depuis trente-six ans en promettant une « grande transformation sociale » et une redistribution des richesses du pays. Quatre ans plus tard, les classes populaires lui reprochent de mener une politique libérale de droite et de ne pas accélérer le rythme des réformes. Face à la contestation sociale, il a remanié son gouvernement une dizaine de fois et changé de Premier ministre à sept reprises. Humala n’a plus de majorité parlementaire, et sa popularité pourrait difficilement être plus faible (13 % en septembre). Également très impopulaire, Nadine Heredia, son épouse, est de surcroît visée par une enquête pour blanchiment. À quatre mois de la présidentielle, les sondages donnent Humala perdant face à Keiko Fujimori, la fille d’Alberto, l’ancien président conservateur.

Brésil. Aux commandes depuis treize ans, la gauche vacille là aussi. Réélue de justesse en octobre 2014, Dilma Rousseff, l’héritière du charismatique Lula da Silva, l’ouvrier devenu président (2003-2011), n’a plus qu’une cote de popularité ridicule (10 %). Son gouvernement est en outre affaibli par un vaste scandale de corruption frappant la compagnie pétrolière publique Petrobras. Après douze ans de croissance ininterrompue, le pays est entré en récession (- 3 % cette année).

Plus grave, une procédure de destitution a été engagée contre la présidente à l’initiative d’Eduardo Cunha, le président centriste de la Chambre des députés. Il lui est reproché d’avoir maquillé les comptes publics en 2013. L’accusation ne paraît pas solidement étayée, mais il n’importe : le vice-président Michel Temer, qui n’est pas officiellement favorable à la destitution, se sent soudain pousser des ailes… Verdict dans quelques mois.

Par ailleurs, le Parti des travailleurs devrait essuyer un sérieux revers aux municipales d’octobre 2016, les Brésiliens risquant de lui faire payer l’abandon de son programme de gauche au profit d’un Agenda Brasil adopté au Congrès avec le soutien de l’opposition conservatrice.

Chili. En décembre 2013, la socialiste Michelle Bachelet était revenue triomphalement au pouvoir. Les Chiliens attendaient beaucoup d’elle, et ils ont été déçus. La gauche détient certes la majorité dans les deux chambres du Parlement, mais la présidente paie le caractère hétérogène de sa Nouvelle Majorité et peine à surmonter les blocages de l’opposition. Résultat ? Les réformes constitutionnelles promises n’ont pas toutes été mises en œuvre. Un an après son élection, plusieurs scandales de corruption – son fils Sebastián Dávalos est accusé de trafic d’influence – et une croissance en berne (1,9 % en 2014) ont incité Bachelet à remanier son gouvernement. Ce qui n’a pas empêché sa cote de popularité de s’effondrer : 22 % d’opinions favorables à la fin de l’été.

Engagé depuis 2012 dans de délicates négociations de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), Juan Manuel Santos, le président, de centre droit, a frôlé l’échec lors du premier tour de la présidentielle de mai 2014. Son erreur ? Il avait axé toute sa campagne sur un sujet – le terrorisme, la guerre civile – dont les Colombiens sont las. Contraint à un second tour, il a réussi à inverser la tendance et entame son deuxième mandat.

Passer l’arme à droite ? Jamais !

Bolivie. Au pouvoir depuis 2005, Evo Morales a été confortablement réélu en 2014. Cet ancien syndicaliste qui ne cache pas ses origines amérindiennes a choisi, dès 2006, de nationaliser l’industrie des hydrocarbures (son pays possède les secondes réserves gazières d’Amérique du Sud) et le secteur de l’électricité. Associé à Caracas et à La Havane au sein de l’Alba, il a peu à peu radicalisé son très antiaméricain discours. Fort d’une large majorité au Parlement, Morales a fait voter une réforme de la Constitution pour lui permettre de briguer un nouveau mandat en 2020, ce qui lui permettra de rester au pouvoir jusqu’en 2025, année du bicentenaire de l’indépendance.

Équateur. Farouchement indépendant vis-à-vis des États-Unis, Rafael Correa s’est progressivement rapproché de Chávez et de Morales. Face à une opposition peu structurée, il a été réélu haut la main en 2013. Très populaire, il n’en est pas moins implacable avec ses opposants. Depuis son arrivée au pouvoir, en 2007, il a déchiré une demi-douzaine de journaux d’opposition devant les caméras et fait voter une loi qui institue une nouvelle répartition des ondes à parts égales entre médias publics, médias communautaires et groupes privés. Il s’est engagé à ne pas briguer un quatrième mandat en 2017.

Uruguay. Après les cinq ans au pouvoir de l’ex-guérillero José Mujica (2010-2015), le socialiste Tabaré Vázquez est revenu au pouvoir. En 2005, c’est lui qui avait mis fin à la longue domination de la droite (Parti Colorado et Parti national) sur la vie politique locale. Plus proche du Brésil de Lula que du Venezuela de Chávez, Vázquez a explicitement soutenu Daniel Scioli, le candidat kirchnériste, pendant la dernière campagne présidentielle argentine. La victoire de Mauricio Macri risque donc de modifier quelque peu les équilibres régionaux.

Le sanctuaire

Colombie. Engagé depuis 2012 dans de délicates négociations de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), Juan Manuel Santos, le président, de centre droit,afrôlé l’échec lors du premier tour de la présidentielle de mai 2014. Son erreur? Il avait axé toute sa campagne sur un sujet – le terrorisme, la guerre civile – dont lesColombiens sont las. Contraintàun second tour, il a réussi à inverser la tendance et entame son deuxième mandat. Plusieurs crises diplomatiques avec le Venezuela avaient eu lieu du temps de Chávez. C’est la même chose avec Maduro. À la mi-août, après une attaque contre des soldats vénézuéliens qu’il a attribuée à des paramilitaires colombiens, il a fermé une partie de la frontière et décrété l’état d’exception.

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