Politique

Afrique du Sud : Jacob Zuma au bord de la rupture

Des milliers de manifestants                         ont protesté contre les errements du chef de l'État (ici au Cap,le 16 décembre).

Des milliers de manifestants ont protesté contre les errements du chef de l'État (ici au Cap,le 16 décembre). ©

Il est marié à plusieurs femmes mais, avec le peuple sud-africain, le divorce est dans l’air. Pratiques douteuses et bourdes en tout genre… Le président Jacob Zuma exaspère à peu près tout le monde, y compris au sein de l’ANC.

Des scandales, Jacob Zuma en a connu beaucoup. De ses frasques extraconjugales aux travaux entrepris dans sa résidence privée de Nkandla aux frais du contribuable, en passant par ses déclarations controversées sur le sida… À chaque fois, les polémiques ont glissé sur lui sans altérer son sourire satisfait.

Mais le tir de barrage auquel il a fait face, entre les 9 et 13 décembre, l’a désarçonné. Pour la première fois il a dû faire machine arrière. À l’origine de la fronde populaire, sa décision de nommer David van Rooyen, un quasi-inconnu sans aucune expérience, au ministère des Finances. Il remplaçait Nhlanhla Nene, un homme respecté qui avait patiemment gravi les échelons. Le « crime » de ce dernier ? Une trop grande rigueur budgétaire. Il s’était notamment opposé aux procédures d’achat mises en place par Dudu Myeni, la présidente du conseil d’administration de la compagnie publique South African Airways. Or Myeni est une intime de Zuma. Au point que le président a dû, dans un communiqué surréaliste, démentir avoir eu une liaison et un enfant avec elle.

Ce que Zuma n’avait pas mesuré, c’est la réaction des marchés. Le rand a chuté de 5,4 % face au dollar en une seule journée. Même le patron de la Bourse de Johannesburg est sorti de sa réserve pour critiquer cette décision. Sous la pression, le président a dû procéder à un second remaniement, en rappelant Pravin Gordhan, qui avait déjà assumé ces fonctions de 2009 à 2014. Peut-être le signe qu’il n’est plus tout à fait seul maître à bord.

Un président désavoué

Cet épisode intervient alors que son pouvoir est contesté de toutes parts. Au Parlement, le leader gauchiste Julius Malema ne perd pas une occasion d’évoquer le scandale de Nkandla. Numsa, le puissant syndicat des métallurgistes (plus de 300 000 membres), a mis un terme à son alliance historique avec l’ANC à la fin de 2014. Et, en octobre dernier, le gouvernement s’est heurté à la fronde des étudiants, qui protestaient contre l’augmentation de leurs frais de scolarité. Signe d’une certaine fébrilité, Zuma a vite annulé cette mesure. En comparaison, les manifestations qui ont rassemblé plusieurs milliers de personnes, ce 16 décembre, étaient moins périlleuses. Mais leur cri de ralliement « Zuma must fall » (« Zuma doit tomber ») a symboliquement posé la question qui taraude de plus en plus de Sud-Africains : le pays peut-il se permettre de garder cet homme à sa tête jusqu’à la fin de son mandat, en 2019 ?

Le désamour dont il fait l’objet émane aussi de la majorité noire, et même de la moitié des électeurs de son propre parti

Sa cote de confiance s’est effondrée. Surtout, bien sûr, chez les électeurs de l’Alliance démocratique (DA), qui recrute principalement au sein des minorités (Blancs, Indiens et métis). La procédure de destitution que cette formation d’opposition veut enclencher est vouée à l’échec, l’ANC restant ultramajoritaire (encore 62 % aux élections générales de 2014).

J.A.

Zuma et ses compatriotes © J.A.

Plus inquiétant pour Zuma, le désamour dont il fait l’objet émane aussi de la majorité noire, et même de la moitié des électeurs de son propre parti. Depuis 2012, celui-ci est d’ailleurs passé de 1 million de membres à 770 000. Que se passera-t-il en cas de défaite historique de l’ANC ? Sera-t-il tenté de se débarrasser de son leader, devenu un boulet ?

L’avenir de l’ANC

À court terme, cette hypothèse est peu probable. Une déroute aux élections locales de mai 2016 n’est pas certaine. Entre l’ANC et ses électeurs, le lien est si fort que ces derniers peuvent fort bien continuer à voter pour le parti tout en désapprouvant son président. D’inspiration marxiste-léniniste, cette grande famille, qui s’est forgée pendant les années de clandestinité, a fait de la loyauté une valeur cardinale.

En 2012, nombre d’observateurs avaient prédit au président une conférence quinquennale houleuse. Il n’en a rien été. Zuma, qui fut chef des services secrets de l’ANC, en maîtrise parfaitement l’appareil et sait louvoyer entre les diverses tendances. Maniant tantôt la carotte tantôt le bâton, il sait calmer les ardeurs de ses rivaux. Par exemple en les nommant à des postes clés de l’État – ce qui leur permet, au passage, de percevoir des rémunérations plus ou moins légales.

Sauf catastrophe majeure, il faudra attendre 2017 et la prochaine conférence de l’ANC pour que celui-ci change de tête

Cela nuit parfois à l’efficacité de l’Administration. Mais l’édifice tient. Du moins, tant que l’économie tourne, ce qui est de moins en moins le cas. Sauf catastrophe majeure, il faudra attendre 2017 et la prochaine conférence de l’ANC pour que celui-ci change de tête. L’ordre protocolaire voudrait que le successeur de Zuma soit l’homme d’affaires Cyril Ramaphosa, vice-président du parti et du pays. Mais le chouchou de la Bourse de Johannesburg est loin de faire l’unanimité au sein du mouvement et traîne quelques casseroles, comme son rôle trouble dans la tuerie policière des mineurs de Marikana, en 2012.

Sa principale rivale n’est autre que l’ex-épouse de Zuma, Nkosazana Dlamini-Zuma. Si elle ne se représente pas à la présidence de la Commission de l’UA en 2016, ce sera un signe. À défaut d’être experte en économie, elle sait remettre de l’ordre dans une administration, comme elle l’a prouvé au ministère de l’Intérieur de 2009 à 2012. Et elle semble jouir du soutien de Zuma. Peut-être parce que celui-ci lui fait confiance pour le protéger, si l’on devait s’intéresser de trop près à sa gestion

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