Politique

Tunisie : les oubliés de la révolution

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Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Une pancarte de protestation contre la loi sur la réconciliation économique, le 12 septembre 2015, à Tunis. © Riadh Dridi/AP/SIPA

Sidi Bouzid, dans le centre de la Tunisie, 17 décembre 2010. Un jeune marchand ambulant, Mohamed Bouazizi, éreinté par la précarité et les brimades policières, s'immole par le feu.

Geste tragique à la mesure de l’immense désespoir qui l’étreignait et aux conséquences inouïes, puisqu’il restera comme l’élément déclencheur d’une véritable lame de fond en Afrique du Nord et dans le monde arabe. Ben Ali tombe moins d’un mois plus tard et prend la poudre d’escampette après vingt-trois longues années d’un règne sans partage. Par un surprenant effet domino, la vague contestataire gagne l’Égypte, le Yémen, Bahreïn, la Libye, puis la Syrie. Et emporte Moubarak, Kadhafi et Saleh.

L’Histoire retiendra que ce réveil arabe soudain, que personne n’a vu venir, s’est joué sur le champ social et non politique. Les foyers de ce formidable mouvement populaire, point de départ d’un véritable bouleversement planétaire, se trouvent à Sidi Bouzid, Kasserine, Gafsa ou Thala. Sans ces Tunisiens laissés sur le bord de la route, tenus à l’écart du développement et dont certains ont payé de leur vie le combat contre la dictature, Ben Ali, Kadhafi et Moubarak seraient sans doute encore au pouvoir.

Sidi Bouzid, 17 décembre 2015. Les habitants de cette ville sans charme n’ont guère la tête aux flonflons des commémorations du cinquième anniversaire du déclenchement de la « révolution ». Un blindé veille sur le siège du gouvernorat, le centre-ville est sous haute protection policière. La ministre de la Culture, dans un élan irrépressible de générosité, annonce la future construction d’un musée de la révolution, puis inaugure un institut régional de musique et une bibliothèque municipale. Pas de quoi bouleverser le quotidien de la population, qui, un lustre après son soulèvement, est toujours confrontée aux mêmes maux : chômage, pauvreté, absence d’infrastructures, « mal-être », horizon bouché.

Malgré les serments et les promesses, pas un projet d’envergure n’a été lancé, aucun investissement majeur réalisé

Ici, comme partout ailleurs dans les régions défavorisées, c’est plutôt cactus que jasmin… Seule perspective pour gagner quelques dinars : l’informel, la contrebande, les trafics en tout genre. Les jeunes errent dans les rues, soutiennent les murs tagués de mille et un slogans révolutionnaires restés sans suite comme autant de bouteilles à la mer. Ici, plus personne n’attend rien du gouvernement, des autorités, des partis politiques. Croyez-le ou non, malgré les serments et les promesses, pas un projet d’envergure n’a été lancé, aucun investissement majeur réalisé.

Le potentiel, notamment agricole, est pourtant réel. Les oubliés du 14 Janvier ne réclament ni assistanat ni pitié. Ils ont les idées claires et n’exigent qu’une seule chose : être entendus et associés à la Tunisie nouvelle qui se dessine. Cette Tunisie qui, si elle a parfois frôlé la catastrophe, a su, en cinq petites années, se refonder, se réinventer, se doter d’une nouvelle Constitution – qui pourrait servir de modèle dans le monde arabe – et organiser, à deux reprises, ses premières élections libres et transparentes.

Sur le front social, en revanche, pas de quoi pavoiser. Les difficultés inhérentes à la transition ou à la conjoncture économique internationale n’expliquent pas tout, loin s’en faut. Le jeune Mohamed Bouazizi n’imaginait sans doute pas les conséquences de son acte lorsqu’il s’est aspergé d’essence. Mais de là où il nous observe, il ne peut qu’amèrement constater que, chez lui, finalement, rien n’a changé. Oubli, voire déni incompréhensible qui a enclenché une nouvelle bombe à retardement qu’il est grand temps de désamorcer.

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