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Cet article est issu du dossier «Côte d'Ivoire - Burkina : destins croisés»

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Politique

Roch Kaboré-Alassane Ouatarra : destins croisés

Quinze ans séparent ADO, l'aîné (à g.), de Roch Kaboré. © CHARLES PLATIAU/AFP ; VINCENT FOURNIER/JA

Entre Alassane Ouattara et le nouveau chef de l'État burkinabè, l'amitié est ancienne. Tout comme les liens entre leurs pays respectifs. Mais à Abidjan, Roch Kaboré et son entourage ne sont pas toujours bien vus. Et la présence de Blaise Compaoré en terre d'Éburnie pourrait compliquer les relations.

Il a été l’un des premiers chefs d’État à décrocher son téléphone pour le féliciter. Le 1er décembre, une poignée d’heures après l’annonce des résultats de la présidentielle burkinabè, Alassane Dramane Ouattara (ADO) a appelé Roch Marc Christian Kaboré de Paris pour le congratuler sur son élection à la tête du Burkina Faso. Les deux hommes ont discuté quelques minutes, insistant notamment sur la nécessité de faire perdurer les étroites relations qui unissent leurs pays voisins. Tous deux le savent : ils sont désormais liés pour les cinq prochaines années, durée de leurs mandats respectifs – ADO vient de le débuter tandis que « Roch » entamera le sien fin décembre.

Pour le président ivoirien et pour son futur homologue burkinabè, c’est une nouvelle page dans le livre de leur longue histoire commune. Lorsqu’ils se rencontrent, au début des années 1980, l’un comme l’autre n’imaginent sûrement pas qu’ils se recroiseront trente ans plus tard auréolés du statut de président. À l’époque, l’ex-ministre Bila Charles Kaboré, le père de Roch, est vice-gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), à Dakar. Il y fait la connaissance d’un financier ivoirien pas encore quarantenaire, Alassane Dramane Ouattara, qui occupe alors le poste de conseiller spécial du gouverneur. Le courant passe. Kaboré présente son fils à son collaborateur, inaugurant sans le savoir le début d’une longue relation.

Malgré les quinze ans qui les séparent, Alassane l’aîné et Roch le cadet s’apprécient. En 1983, le premier succède à Bila Charles Kaboré en tant que vice-gouverneur de la BCEAO. Un an plus tard, le second prend la tête de la Banque internationale du Burkina (BIB). Des postes qui les conduisent à échanger régulièrement. « Ils n’étaient pas intimes, mais comme Ouattara était un bon ami de son père, Roch l’a toujours respecté et l’appelle « tonton » », précise un proche du futur président du Faso.

Des destins politiques différents

Après que les deux banquiers basculent en politique, au tournant des années 1990, leurs chemins se séparent progressivement. Kaboré, qui s’est imposé comme l’un des hommes de confiance du président Blaise Compaoré, suit une carrière nationale à la progression constante. Plusieurs fois ministre, puis Premier ministre et vice-président de l’Assemblée nationale… il est devenu, en moins de dix ans, l’un des hommes clés du régime. Pour ADO, les choses sont plus complexes. Premier ministre de Félix Houphouët-Boigny, il entame, après le décès du père de l’indépendance ivoirienne, le 7 décembre 1993, une longue traversée du désert et devient directeur général adjoint du FMI à Washington.

Recalé à la présidentielle de 2000 en vertu du concept d’« ivoirité », ADO endosse le rôle d’opposant en chef

À l’aube du IIIe millénaire débute la crise ivoirienne, qui plonge le pays dans une décennie d’instabilité, au cours de laquelle le Burkina de Compaoré joue un rôle majeur. Recalé à la présidentielle de 2000 en vertu du concept d’« ivoirité », ADO endosse le rôle d’opposant en chef. Au même moment, Guillaume Soro et les éléments de la future rébellion des Forces nouvelles (FN) trouvent refuge au Burkina. Avec le soutien du régime Compaoré, ils font main basse sur tout le nord de la Côte d’Ivoire, et s’y maintiennent de septembre 2002 à 2010. Durant ces années troubles, Ouattara effectue des visites privées à Ouagadougou, devenue la base arrière de Soro et de ses lieutenants, mais prend soin de ne pas afficher une quelconque relation avec les rebelles. Ses liens avec les FN constituent l’un des plus grands mystères de cette période.

Quand il est de passage dans la capitale burkinabè (où est signé un accord de réconciliation en 2007), ADO voit Roch Kaboré, même si ce dernier ne joue qu’un rôle minime dans le dossier ivoirien. Président de l’Assemblée nationale depuis 2002 et patron du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), le parti présidentiel, Kaboré est surtout chargé de la politique intérieure. Pour le traitement de la crise ivoirienne et les liens avec la rébellion, Compaoré s’appuie sur un carré de fidèles, dont certains militaires : Salif Diallo, Moustapha Limam Chafi, Djibrill Bassolé et son bras droit et chef d’état-major particulier, Gilbert Diendéré.

Entre ADO et Kaboré, « Blaise »

Lorsque Ouattara succède à Laurent Gbagbo, début 2011, Kaboré, comme les autres caciques du régime Compaoré, figure parmi ses premiers soutiens. Entre les deux anciens banquiers, les liens sont restés solides malgré les années. Si Roch considère ADO comme un oncle, il voit comme une tante Henriette Diabaté, historique secrétaire générale du Rassemblement des républicains (RDR), le parti d’ADO. En janvier 2014, la rupture entre l’ancien dauphin présumé et Compaoré change la donne. À la fois proche de son « frère » Blaise et de son « neveu » Roch, le chef de l’État ivoirien tente une médiation pour essayer de ramener le dissident dans le giron présidentiel. Il le reçoit à Abidjan, en compagnie des deux autres fondateurs du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), Salif Diallo et Simon Compaoré. À Ouattara qui lui explique qu’il est toujours temps de trouver une solution à l’amiable, Kaboré rétorque qu’il a tout fait pour convaincre Blaise, mais que celui-ci n’a pas voulu l’écouter.

Cette tentative de conciliation n’aboutira jamais. Ouattara doit désormais jongler entre son amitié indéfectible pour Blaise et son affection pour son rival. Durant la présidentielle burkinabè, il s’efforce de rester neutre dans le duel annoncé entre Roch Kaboré et Zéphirin Diabré, plus ouvert aux pro-Compaoré. Le chef de l’État ivoirien en retrait, Kaboré s’appuie, pour faire le lien avec le pouvoir à Abidjan, sur son vieil ami Hamed Bakayoko, le ministre de l’Intérieur – lequel lui proposera même, sans succès, les services de l’agence Voodoo, chargée de la communication de Ouattara. « ADO a fait en sorte de garder contact avec tous, en nommant des intermédiaires. Pour Roch, c’était Bakayoko », raconte un proche du chef de l’État ivoirien.

Ce qui pourrait nuire àla relation ADO – Kaboré

La confortable élection de Kaboré a mis fin à ce subtil jeu diplomatique visant à ménager les susceptibilités des uns et des autres. Exit la gestion des rancœurs entre ses voisins burkinabè et place à la realpolitik : pour Ouattara, Roch n’est plus l’adversaire de Blaise, mais son nouvel homologue à Ouagadougou, avec lequel il faudra coopérer tant les liens économiques et humains sont étroits entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. D’après leurs collaborateurs, les deux présidents sont des hommes d’État pragmatiques et pondérés, qui veilleront à développer les nombreux intérêts communs de leurs pays en faisant fi des clivages personnels.

Facile à dire, plus compliqué à faire. Car dans chaque camp figurent des personnages influents qui se vouent une haine tenace. Fidèle parmi les fidèles de Compaoré, Guillaume Soro, président de l’Assemblée nationale ivoirienne et poids lourd du régime Ouattara, ne cache pas son opposition à Kaboré et, surtout, à son allié Salif Diallo, qu’il tient pour responsable de la chute de « Blaise » et dont il a juré la perte.

Soro, depuis la divulgation d’écoutes téléphoniques présumées l’impliquant dans la tentative de coup d’État de Gilbert Diendéré mi-septembre, est voué aux gémonies par l’entourage de Roch, convaincu de sa culpabilité dans cette affaire.

Comment se comportera le chef de l’État ivoirien si la justice burkinabè réclame l’extradition de Blaise ? La présence de cet hôte est gênante pour ADO

Quant à Salif Diallo, il suscite la méfiance de nombreux dirigeants ivoiriens restés proches de Compaoré, au premier rang desquels Alassane Ouattara. « Il faudra que Roch et ADO concrétisent rapidement leur collaboration par des actes forts pour passer outre les règlements de comptes entre certains membres de leurs clans », résume Rinaldo Depagne, chargé de l’Afrique de l’Ouest au sein de l’International Crisis Group.

L’exil de l’ancien président burkinabè en Côte d’Ivoire pourrait aussi polluer la relation entre Kaboré et Ouattara. Roch a toujours affirmé que Compaoré n’était pas au-dessus des lois. Sous la pression de la société civile et de la frange dure de son parti, il lui faudra se prononcer sur ce cas. Comment se comportera le chef de l’État ivoirien si la justice burkinabè réclame l’extradition de Blaise ? La présence de cet hôte est gênante pour ADO. Difficile, pourtant, de l’imaginer lâcher son camarade de longue date de la sorte. Satisfaire son « neveu » sans renier son « frère » : Ouattara n’en a pas fini avec les histoires de famille ivoiro-burkinabè.


UNE MINORITÉ BIEN VISIBLE

Forte de 5 millions de personnes selon les chiffres officiels, la communauté burkinabè de Côte d’Ivoire est la plus importante du pays. Abidjan abritera d’ailleurs prochainement l’imposant siège de plusieurs étages de la Maison du Burkina Faso dans le quartier du Plateau, en plein cœur de la capitale économique, entre l’agence nationale de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et la mosquée.

Il est prévu d’y loger l’ambassade, le consulat, ainsi que les résidences du personnel et des appartements de haut standing pour les autorités burkinabè de passage. La diaspora, qui n’a pu voter à la présidentielle burkinabè – à sa grande déception -, est présente dans tous les secteurs d’activité de l’économie ivoirienne. Très politisée et divisée, elle compte plus de 109 associations dans la seule ville d’Abidjan et ses environs.

 

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