Politique

Libye : un accord peut en cacher un autre

Les vice-présidents des deux parlements ennemis, le 17 décembre, à Skhirat. © F ADEL SENNA/AFP

Les discussions entre les deux autorités rivales ont débouché sur… deux textes concurrents, l'un élaboré sous l'égide de l'ONU, l'autre négocié directement entre Libyens.

Sur le papier, le document validé lors du sommet de Rome le 13 décembre est un modèle du genre. L’accord, qui prévoit la formation d’un gouvernement d’union nationale libyen, a le parrainage de l’ONU, de l’Union européenne et des pays voisins. Les deux assemblées rivales étaient représentées par leurs vice-présidents : Emhemed Chouaib pour la Chambre des représentants (CdR), à Tobrouk, et Salah Makhzoum pour le Congrès général national (CGN), basé à Tripoli. Comme un symbole, c’est à Skhirat, au Maroc, où la plupart des discussions ont eu lieu, que les deux hommes ont signé l’accord, le 17 décembre.

Pour enfoncer le clou, le secrétaire d’État américain, John Kerry, a tenu à Rome un discours ferme pour bien signifier que l’actuel chaos politique est l’affaire de tous : « Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser perdurer le statu quo en Libye. C’est dangereux pour les Libyens et, à cause de la présence de Daesh, dangereux pour tout le monde. »

Le calendrier est calé : après la signature, les Libyens auront quarante jours pour constituer un gouvernement et jusqu’en février pour former le conseil présidentiel. Au termes d’ultimes tractations, ce dernier comprendra, outre le Premier ministre, Faiez Serraj, élu de la CdR et originaire de Tripoli, cinq vice-Premiers ministres et trois ministres d’État. Les nouvelles autorités devront nommer de nouveaux dirigeants à la tête de la Banque centrale et de la société nationale pétrolière. Il est prévu que Tripoli soit le siège de ces institutions.

Vers un échec de l’accord ?

Pourtant, nombreux sont ceux qui prédisent un échec. « Nous pouvons atteindre un accord avec Tobrouk, mais il faut rouvrir les négociations, ce que refuse de faire Martin Kobler [chef de la mission de l’ONU en Libye]. En l’état, le texte ne sera jamais voté », avertit Abderrahman Sewehli, membre influent de la délégation du CGN. Qui tacle au passage le choix par l’ONU de Faiez Serraj : « C’est quelqu’un de bien, mais le pays a besoin d’un homme fort. »

Pour l’heure, une grande partie des combattants d’Aube libyenne, la coalition de brigades qui tient la capitale, refusent de céder leur place à un exécutif estampillé ONU. Surtout, dirigeants politiques et militaires, quel que soit leur bord, craignent que la communauté internationale ne cherche à obtenir un gouvernement sous son influence qui demanderait, sitôt en place, le bombardement des sites de Daesh. Le député PS français Philippe Blaumel, corapporteur de la mission d’information sur la Libye, évoquait, le 15 décembre, l’hypothèse de l’envoi de Casques bleus pour sécuriser l’installation du gouvernement d’union à Tripoli.

Une victoire indéniable (sur la forme)

Profitant de ce manque d’enthousiasme pour le texte de l’ONU, des élus des deux assemblées se sont réunis, fin novembre, à Tunis, pour finaliser un projet concurrent. Le 6 décembre, ils ont annoncé un accord. Sur le fond, leur contribution, qui tient sur un recto de page, n’est pas à même de régler les nombreux points de désaccord. Elle prévoit la création de deux comités de dix membres (cinq dans chaque camp) : l’un chargé de nommer un Premier ministre et deux vice-Premiers ministres, l’autre s’occupant de toiletter la Constitution de 1951, amendée en 1963.

Les premières réunions devraient avoir lieu prochainement. Sur la forme, par contre, il s’agit d’une victoire indéniable. Pour la première fois en quatorze mois de négociations, les deux présidents des assemblées ennemies, Nouri Abou Sahmein (CGN) et Aguila Salah (CdR), ont discuté face à face, à Malte, ce que n’avait jamais réussi à obtenir l’ONU, d’où le nom d’« accord libyano-libyen » donné au texte. À l’issue de cette rencontre, Aguila Salah a expliqué que les délégués présents à Skhirat ne représentaient qu’eux-mêmes. Face à la menace d’un texte concurrent, John Kerry est encore monté au créneau : « Celui qui cherchera à faire échouer ces négociations en paiera le prix. »

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