Société

Afrique du Sud : la vie en blanc existe encore à Orania

Au fin fond de l’Afrique du Sud, une poignée d’hommes et de femmes rêvent de construire un État chrétien et néerlandophone, qu’ils ont baptisé Orania. Et comme par hasard, il n’y a parmi eux ni métis ni Noirs.

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Par - envoyé spécial
Mis à jour le 30 décembre 2015 à 08:47

Un organisme privé sélectionne ceux qui souhaitent s’installer à Orania. Ici, la famille Jonck. © STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

Dans le Karoo, la nature ne fait pas de cadeau. En cet été austral, une sécheresse record écrase les plaines du Centre-Ouest sud-africain. Sur des dizaines de kilomètres, seuls quelques cactus et buissons brûlés résistent à l’ardeur du soleil. Au bout d’une route rectiligne, au milieu de ce paysage lunaire, un mirage : une oasis d’arbres bercés de chants d’oiseaux, de vastes champs de blé et des maisonnées proprettes aux pelouses verdoyantes.

Derrière le village, un projet : un Volkstaat

« Welkom in Orania », proclame un panneau à l’entrée du village. Non traduit en anglais, ce mot de bienvenue est à l’évidence destiné à ceux qui parlent afrikaans, la langue dérivée du néerlandais des premiers colons venus d’Europe. Nous sommes en plein cœur du pays de Nelson Mandela mais, dans les lotissements calmes de ce petit bourg, on ne trouve que des Blancs. Les 4 000 hectares de la communauté appartiennent à un organisme privé, la société Vluytjeskraal Aandeleblok, qui sélectionne soigneusement les candidats. L’enclave, créée au tout début des années 1990, est devenue le symbole de la persistance du racisme blanc. Le pedigree de son leader, Carel Boshoff IV, n’y est pas pour rien : il est le petit-fils d’Hendrik Verwoerd, ancien Premier ministre (1958-1966) et grand architecte de l’apartheid.

On aurait pourtant tort de résumer Carel Boshoff à son ascendance. C’est un homme aux allures d’intellectuel entre deux âges, avec ses lunettes rondes et sa barbichette bien taillée, qui nous reçoit sur la terrasse ombragée du principal hôtel d’Orania. Diplômé en « humanités » à l’université de Pretoria, il est ouvert au débat, capable de défendre calmement son point de vue pendant des heures. Les habitants ne sont pas sélectionnés selon des critères raciaux, affirme-t-il. Seuls les critères culturels comptent : parler l’afrikaans (ou vouloir l’apprendre), être chrétien et pouvoir subvenir à ses besoins.

Carel Boshoff IV,  le leader de la communauté, est un descendant d’Hendrik Verwoerd, grand architecte de l’apartheid © Stéphane de Sakutin/AFP

Carel Boshoff IV, le leader de la communauté, est un descendant d’Hendrik Verwoerd, grand architecte de l’apartheid © Stéphane de Sakutin/AFP

Pourtant, ici, il n’y a ni noir ni colored, ces métis qui sont pour la plupart de langue et de culture afrikaners. « Nous ne faisons pas de test ADN, se défend Boshoff. Nous n’avons simplement pas reçu ce type de candidature. » « Nous n’opprimons personne, poursuit-il. Nous voulons juste créer un espace où notre culture est majoritaire et où elle peut prospérer. » Car ce village a été conçu comme l’embryon d’un projet plus vaste : la création d’un Volkstaat, un « État du peuple » indépendant qui s’étendrait des plaines du Karoo jusqu’à l’Atlantique.

Orania a déjà son drapeau (dont les couleurs rappellent celles de l’Afrique du Sud de l’apartheid), son symbole (un enfant blond qui se retrousse les manches) et même sa propre monnaie, l’ora. L’enclave n’a pas de forces de sécurité et mise, pour sa protection, sur l’isolement. « Dans ces plaines inhabitées, une expédition malintentionnée ne passerait pas inaperçue », explique Boshoff.

Les habitants d’Orania, nostalgiques de l’apartheid ?

Pour l’heure, la vie dans l’entre-soi d’Orania est paisible, voire ennuyeuse. La radio locale ressasse les mêmes chansons traditionnelles afrikaners. Les enfants étudient – en afrikaans – dans l’une des deux écoles et, le dimanche, tout ce beau monde se retrouve à l’église. Privé de la main-d’œuvre noire et bon marché qui fait la prospérité des autres exploitations de la région, le bourg vit d’une agriculture ultramécanisée et informatisée. Ses noix de pécan sont exportées partout dans le monde. Le niveau de vie y est supérieur à la moyenne sud-africaine, mais plus faible que la moyenne des Blancs.

Le sens de la communauté est de toute façon supposé primer sur la seule réussite économique. « Ici, vous savez, les gens s’intéressent véritablement à la vie des autres », assure un habitant. Pour le meilleur, mais aussi pour le pire. Car ceux qui ne respectent pas les règles (lutte contre l’alcoolisme et interdiction des drogues) risquent le bannissement.

D’un abord affable, les habitants saluent systématiquement les visiteurs. Mais les interviewer est une autre paire de manches. Pour cela, il faut passer par James Kemp, un grand blond jovial qui s’occupe du « marketing » d’Orania. C’est lui qui filtre les demandes et oriente vers les « bonnes » personnes. Sa hantise : le dérapage raciste devant un journaliste. Parler à un étudiant ? Pas de problème, Kemp connaît la personne idéale : Joost Strysdom, un jeune blond de 22 ans au discours très cadré. Ce que Kemp ne dit pas, c’est que Joost est aussi le fils de l’ancien porte-parole de la ville.

Le petit bourg aux maisonnettes proprettes a été fondé en 1990. © Pierre Boisselet/J.A.

Le petit bourg aux maisonnettes proprettes a été fondé en 1990. © Pierre Boisselet/J.A.

Retha et Ludwig font également figure d’habitants modèles. Parents de deux grands enfants, ils sont venus bâtir une maison écologique à Orania en 2009. Leur motivation principale ? La sécurité. C’est d’ailleurs la crainte de la criminalité qui les avait poussés à l’exil aux Pays-Bas, une décennie plus tôt. « Mais nos racines sont ici, explique Retha. Quelque chose nous empêchait de nous intégrer pleinement. » Ludwig se dit tantôt de droite, tantôt de gauche, mais cela ne l’a pas empêché de s’installer dans cette communauté à la réputation sulfureuse. « Cette image nous fait beaucoup de tort, reconnaît-il. Elle attire le mauvais genre de personnes. »

Car on trouve ici des nostalgiques du temps où les Afrikaners régnaient en maîtres. Aux dernières élections générales, en 2014, le parti Vryheidsfront Plus, partisan de l’autodétermination afrikaner, a remporté plus des trois quarts des suffrages, contre moins de 1 % au niveau national. Boshoff, pourtant, se veut très critique de l’apartheid. « Le principe de la domination d’une minorité sur la majorité est indéfendable, assure-t-il. D’ailleurs, ici, nous n’exploitons pas de domestiques noirs sous-payés, à la différence des libéraux blancs des villes qui nous critiquent. »

Mais la relation entre Orania et l’ancien régime est plus ambiguë qu’il ne veut bien l’admettre : Hendrik Verwoerd avait lui-même imaginé l’aménagement de cette partie du pays « pour le développement des Blancs ». C’est lui qui avait lancé les travaux du barrage sur l’Orange (sans cet ouvrage, qui permet au fleuve de couler toute l’année et rend possible le travail de la terre, Orania ne serait pas viable). Ce n’est pas un hasard non plus si sa veuve, Betsie, a choisi d’y finir ses jours et d’y être enterrée, et si des bustes de la plupart des dirigeants de l’apartheid (Verwoerd donc, mais aussi D.F. Malan, J.-G. Strijdom ou J.B. Vorster) ont été érigés sur la petite colline qui domine la ville. C’est le Koppie, un site dont Boshoff a du mal à justifier l’existence. « Cela fait partie de notre histoire et nous ne voulons pas nous soumettre », finit-il par lâcher.

Une enclave acceptée par le pouvoir en place

En dépit du fait que l’objectif ultime d’Orania menace ouvertement l’intégrité territoriale de l’Afrique du Sud, le Congrès national africain (ANC, au pouvoir) n’a jamais cherché à le démanteler. Nelson Mandela et l’actuel chef de l’État, Jacob Zuma, ont tous deux visité l’enclave. Même Julius Malema, qui veut faire saisir les terres des grands exploitants blancs, s’y est rendu par provocation. Boshoff, lui, n’est pas surpris par les revendications du leader des Combattants pour la liberté économique (EFF). « C’est la suite logique, assure-t-il. Sinon, la victoire de l’ANC serait vide de toute application concrète. Mais nous avons acheté nos terres et nous plaiderons pour qu’elles ne soient pas saisies. »

En réalité, les fondateurs d’Orania n’ont jamais cru à la coexistence pacifique. Le rachat des terres a débuté en 1990, année du début du démantèlement de l’apartheid. Vingt-cinq ans plus tard, les prospectus promotionnels de la bourgade proclament qu’elle est la garantie « d’un futur sûr pour les Afrikaners ». Quant à ses habitants, ils sont à peine plus de mille, bien loin des dizaines de milliers de personnes rêvées au début du projet. « Quels que soient nos efforts et nos succès, ces projections initiales donneront toujours l’impression que nous avons échoué », regrette Boshoff.

Deux phénomènes n’avaient pas été prévus, poursuit-il : « L’entrée de l’Afrique du Sud dans la mondialisation, qui a permis à beaucoup d’Afrikaners de s’expatrier, et la douceur inattendue de la transition démocratique. » Ce que l’échec démographique d’Orania démontre, paradoxalement, c’est que la plupart des Blancs ont conservé une place enviable dans le reste de l’Afrique du Sud.