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Roman : « Madame St-Clair », reine martiniquaise des bandits de Harlem

Couverture du livre. © Montage Jeune Afrique

Avec son nouveau roman, Raphaël Confiant revient sur l'histoire de Stéphanie St-Clair, Martiniquaise qui régna sur la loterie clandestine du New York de la prohibition, au début du XXe siècle.

Au panthéon des bandits, le Sicilien Charles « Lucky » Luciano occupe une place de choix. Arrivé en 1906 aux États-Unis à l’âge de 9 ans, il devint autour de la trentaine le principal parrain du milieu new-yorkais, régnant sur les jeux, le trafic d’alcool, la drogue, la prostitution… Parmi ses principaux acolytes, le chef de la mafia de Chicago, Al Capone, et celui de la mafia juive, Meyer Lansky. De ce monde de brutes qui se développa à l’heure de la prohibition, l’histoire a surtout retenu des noms d’hommes blancs. C’est totalement injuste : des femmes noires peuvent aussi avoir du sang sur les mains, et l’on doit remercier l’écrivain Raphaël Confiant de nous le rappeler.

Avec Madame St-Clair, reine de Harlem, son dernier roman, il nous raconte avec sa verve habituelle l’histoire vraie de Stéphanie St-Clair, une Martiniquaise débarquée à New York en 1912, et qui parvint à y établir sa propre entreprise criminelle, d’abord en toute indépendance, puis en se plaçant sous la protection dudit Lucky Luciano. « J’ai appris son existence par le plus grand des hasards, explique Raphaël Confiant. Un jour, un journaliste guadeloupéen, Danik Zandronis, m’envoie un lien internet au sujet d’une certaine Martiniquaise devenue reine de la loterie clandestine à Harlem au début du XXe siècle. Je crois d’abord à un de ces innombrables fakes qui sévissent sur la Toile jusqu’à ce qu’un jour je voie un extrait du film Hoodlum, dans lequel elle figure comme personnage secondaire. Là, plus question de douter ! Cette redoutable femme avait bel et bien existé ! »

Regard

L’idée d’en faire un roman s’impose aussitôt, et l’auteur se lance dans la course aux archives. Sur son bureau, il a posé une photo d’elle. « Son visage m’intriguait beaucoup, dit-il. Ni belle ni laide. Ferme, mais sans férocité. Avec même un brin de mélancolie au fond des yeux… » Un regard suffit sans doute à un écrivain pour imaginer le caractère, les joies et les blessures d’une femme. Même si, en l’occurrence, l’histoire de Stéphanie St-Clair est déjà en elle-même un roman plein de péripéties.

Le plus mystérieux reste sa jeunesse. « Mon problème a davantage été d’arriver à imaginer ses vingt-six premières années de vie à la Martinique, période sur laquelle je n’ai absolument rien trouvé, que la suite aux États-Unis, à Harlem précisément, où elle s’est imposée comme Queenie, autrement dit « petite reine » », déclare Confiant. Il y est pourtant parvenu, peut-être parce qu’à la fin du XIXe siècle les opportunités d’une fille noire n’étaient guère nombreuses aux Antilles. Ainsi la véritable Stéphanie St-Clair aurait très bien pu être embauchée comme bonne chez les Verneuil, où chaque nuit le fils de la maison trouverait entre ses cuisses de quoi assouvir ses pulsions – sans jamais avoir à demander. Mais au regard de ce qu’elle deviendrait plus tard, il n’était pas exclu de lui imaginer une mère soucieuse de lui donner un minimum d’éducation et l’envie d’échapper à une condition écrite pour elle par des maîtres blancs.

Des femmes noires peuvent aussi avoir du sang sur les mains, nous rappelle l’écrivain martiniquais

Et pour sûr, elle avait suffisamment de caractère pour prendre son envol en rejoignant d’abord Marseille, puis le Nouveau Monde en 1912. À son arrivée dans la jungle new-yorkaise, après un passage par l’inévitable Ellis Island, il lui fallut bien survivre, et elle sut jouer des coudes, s’arrogeant une place dans le milieu à l’heure de la prohibition (1919-1933). Raphaël Confiant la fait débuter avec les 40 voleurs, un gang d’Irlandais sans foi ni loi dirigé par un certain O’Reilly. Jusqu’à ce que ses relations avec ce dernier se gâtent. Mais alors, vraiment ! « Mon sang créole ne fit qu’un tour. […] Je me jetai sur O’Reilly que je rouai de coups de pied au visage jusqu’à ce qu’il perde connaissance pour de bon et, ouvrant prestement la braguette de son pantalon, je sortis son braquemart et ses génitoires avant de sectionner ces dernières à l’aide du rasoir que je portais en permanence sur moi. »

Quelqu’un d’autre a-til envie de contester l’autorité de la French Negro woman qu’O’Reilly a osé appeler stupid black French bitch ? Oui, il y en aura d’autres, à leurs risques et périls, car Stéphanie fait peu de cas de l’adage de sa mère selon lequel « les Négresses têtues ne vont pas loin dans la vie ». S’imposer à New York quand on est une étrangère, femme et noire de surcroît, exige un certain cran. Son associé dans le commerce du Jamaican Ginger ? Envoyé ad patres. Son partenaire dans le « business des chiffres » (la loterie clandestine) ? Une fourchette plantée dans l’œil pour avoir osé la gifler comme une vulgaire petite pute…

Fasciné par cette femme capable de « vivre et de survivre dans le monde sans pitié de la pègre new-yorkaise », Confiant décrit son ascension avec force détails, qu’il s’agisse de ses relations avec son amant et associé Ellsworth « Bumpy » Johnson (1905-1968), de ses démêlés avec Lucky Luciano comme avec l’infâme Dutch Schultz (1901-1935), de ses différents procès, de ses petits arrangements avec la police ou encore de ses rares amies. « Les archives concernant la pègre noire américaine, tant écrites qu’audiovisuelles, sont considérables, mais Stéphanie St-Clair étant une étrangère, celles-ci l’évoquent beaucoup moins que les truands noirs américains, affirme l’auteur martiniquais. Mais tout de même, il y a suffisamment de documents à son sujet pour arriver à cerner le personnage. »

Cette histoire singulière et peu connue permet à Raphaël Confiant de raconter une époque de violence sociale et politique, une époque d’importants bouleversements qui vit aussi émerger de grandes figures de la lutte des Africains-Américains pour leurs droits. Se peut-il que Stéphanie St-Clair ait épousé cette cause ? Sans aucun doute. « On m’objectera, antienne de l’officier Robertson, que j’étais dans l’illégalité car je ne payais rien comme taxes à l’État de New York. Je n’en disconviens pas, sauf que nous, les Nègres, on avait déjà souffert de l’esclavage dans ce foutu pays appelé Amérique, on avait sué toute l’eau de notre corps dans les champs de coton de Virginie, de la Louisiane, de l’Alabama et du Mississippi, on avait bourriqué gratuitement pour l’homme blanc et voici que ce dernier aurait encore le toupet de nous faire payer des impôts ! Fuck you, white man ! »

Pâmoison

La reine de la loterie clandestine de Harlem rencontre ainsi l’apôtre du retour à la terre africaine, Marcus Garvey (1887-1940), l’écrivain, militant pour les droits civiques et fondateur de la NAACP W. E. B. Du Bois (1868-1963), le poète et gendre de Du Bois Countee Cullen (1903-1946) et enfin le militant musulman Sufi Abdul Hamid (1903-1938), antisémite notoire qui organisait le boycott des magasins refusant d’embaucher des Noirs. Malgré son indécrottable indépendance d’esprit, Stéphanie St-Clair tomba en pâmoison face à ce charismatique illuminé et l’épousa. Convertie, désormais prénommée Samia, elle ne devait pas tenir tête à monsieur l’imam de l’Universal Holy Temple of Tranquility ! Mais quand elle le pinça « à cheval sur une jeune femme aux traits déformés par le plaisir », c’en fut trop ! « Mâ’me St-Clair sortit le petit pistolet qu’elle conservait dans son sac à main et fit feu par deux fois sur le premier musulman d’Amérique. Il en réchappa, le salaud ! Cela valut néanmoins à la reine des paris illégaux la deuxième longue incarcération de sa vie. Quatre ans et demi sans voir la lumière du jour ! »

Raphaël Confiant en rajoute-til sur les liens de son (anti)héroïne avec l’avant-garde de la lutte africaine-américaine ? « Là, c’est du factuel, dit-il. Stéphanie a vécu dans le même quartier huppé que l’intelligentsia noire de la Harlem Renaissance, Sugar Hill, et, mieux, dans la même avenue, Edgecombe, et le même immeuble que le très célèbre philosophe noir Du Bois ou le poète Countee Cullen. Elle les a fréquentés sans aucunement être une intellectuelle. » De cette femme de tête morte à l’âge de 85 ans, en 1969, il ne restait plus grand-chose. « Une tombe, dit Confiant. Juste une tombe dans l’un de ces magnifiques cimetières paysagers dont les Américains ont le secret. D’où le besoin impératif que j’ai eu de lui redonner vie. »

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Madame St-Clair, reine de Harlem, de Raphaël Confiant, éd. Mercure de France, 336 pages, 19,50 euros.

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