Musique

Hip hop sud-africain : Tumi Molekane, agent provocateur

À Paris, fin octobre.

À Paris, fin octobre. © VINCENT FOURNIER/J.A.

Le rappeur sud-africain s’offre une nouvelle virée musicale avec le trio de DJ français Chinese Man. Percutant, incontrôlable et poétique.

« Mandela était un putain de maquereau ! » (« Mandela was a fucking pimp! »). Tumi éclate de rire, faisant tressauter le bob en jean qui lui recouvre partiellement le crâne. Autour de lui, les trois compères du collectif Chinese Man gloussent en chœur. « Mais c’est vrai ! Vous ne saviez pas qu’il entretenait plusieurs femmes ? » L’irrévérencieux rappeur, content du petit effet de sa punchline, tire sur un énorme barreau de chaise répandant un parfum âcre sur toute la terrasse du café parisien où le rendez-vous a été fixé. Il était convenu de parler de The Journey (« le voyage »), l’excellent album sorti fin octobre, élaboré en collaboration avec le trio de bidouilleurs musicaux marseillais. Mais la conversation n’en finit pas de rebondir, comme pour un slam improvisé, passant du hip-hop à la politique, de la poésie la plus académique à l’humour potache, mêlant dans un cocktail bizarre Kim Kardashian, Thabo Mbeki et Gabriel García Márquez.

Catharsis

Le parcours hors norme de Tumi Molekane explique en partie ces emprunts éclectiques. L’artiste est né en 1981 en Tanzanie où ses parents, militants de l’ANC (le parti de Nelson Mandela, déclaré hors la loi pendant l’apartheid), vivaient en exil. À la suite de la légalisation du mouvement, en 1990, Tumi part pour l’Afrique du Sud. À Soweto, le gamin noir et musulman découvre à tout juste 11 ans les discriminations raciales et religieuses. Scander des rimes devient pour lui, comme il l’avouera plus tard, « une sorte de catharsis ». Féru de littérature, et notamment des écrits du romancier anar zimbabwéen Dambudzo Marechera, il écrit des poèmes qu’il publie, avant de rapper. Dans un pays qui reste « fracturé » malgré la réconciliation, Tumi prend un malin plaisir à brouiller les lignes. Aux côtés d’un bassiste blanc, d’un guitariste et d’un batteur mozambicains, il crée Tumi and the Volume… le « volume » faisant référence à la contenance des cannettes de bière ingurgitées pendant leurs jam-sessions. Ce groupe hybride mêlant hip-hop, rock et rythmique africaine s’implante à Melville, quartier bohème et mixte de Johannesburg, avant de connaître un succès international.

Tumi donne à entendre une voix différente. Alors que le gangsta rap connaît son heure de gloire outre-Atlantique, que 50 Cent ou Lil Wayne célèbrent les filles et l’argent faciles, lui dénonce les violences domestiques, les viols, l’hypocrisie des politiques… Mais celui qui se surnomme le King sait aussi jouer avec les codes de l’ego trip. En Afrique du Sud, le chanteur est aussi un roi des battles, ces joutes oratoires qui confrontent deux rappeurs tentant de se déstabiliser à coups de piques bien senties. « Il n’y a rien de plus jouissif que d’insulter ta mère face à un public en délire ! » rigole le performer, adepte de l’écriture automatique surréaliste, capable dans un même couplet d’être odieux et de faire preuve d’un grand raffinement poétique. « Tumi est un chanteur à part dans le hip-hop, reconnaît Sly, l’un des trois discrets cofondateurs de Chinese Man avec High Ku et Zé Mateo. Cela ne tient pas qu’à ses textes, il dégage une énorme énergie en concert et est très versatile, il peut se poser sur des beats, des rythmiques, très différentes… lentes, rapides, modernes ou à l’ancienne. C’est un très bon technicien. »

Je me sens très isolé dans un univers hip-hop ultracommercial qui n’a plus rien d’authentique

Les artistes se sont rencontrés pour la première fois en 2011 au festival de musique parisien Solidays. « En coulisse, on l’a supplié d’écouter ce qu’on faisait, on lui a donné six CD d’un coup », ironise Zé Mateo. Tumi tombe amoureux du son vintage de Chinese Man. Quelques mois plus tard, ils signent leur première collaboration. Ils partageront plusieurs scènes avant de se décider « autour d’un verre de rhum et d’un cigare dans un bar de La Réunion » à créer un album ensemble. En seulement six jours, The Journey est enregistré dans le studio secret du collectif, à Marseille.

Tumi y a peaufiné des textes qui semblent moins politiques que ceux qu’il a signés jusqu’à présent. « C’est vrai qu’il s’agit plutôt d’une réflexion sur le processus créatif, reconnaît le chanteur. Je me demande si ce que nous faisons, ce que je fais, veut encore dire quelque chose. Je me sens très isolé dans un univers hip-hop ultracommercial qui n’a plus rien d’authentique. Quand le rappeur Drake raconte qu’il prépare du crack, moi ça me va, je suis capable de séparer la forme du contenu et d’apprécier… mais ça ne dit rien de ce que nous sommes, de nos valeurs. »

Cheminement

La question de l’identité revient souvent chez le MC. En 2014, l’artiste s’est offert une virée dans plusieurs pays d’Afrique australe pour réaliser un documentaire, The Great African Misadventure (« la formidable mésaventure africaine »), mêlant collaborations artistiques et interrogations sur le continent qui l’a vu naître. « Je ne sais pas si cela veut dire quelque chose d’être africain, se demande-t-il aujourd’hui. Ce n’est pas quelque chose que je vais revendiquer, tout comme je ne vais pas me proclamer noir. Quand on t’a dit que tu étais inférieur, que tu as été frappé à cause de ta couleur de peau, je peux comprendre que tu le fasses. Mais s’affirmer par sa couleur, ce n’est qu’une étape dans un long cheminement pour faire accepter nos différences. En Afrique du Sud, je me méfie beaucoup de ceux qui ne cessent de faire référence à l’apartheid… OK, tu pointes du doigt les fractures qui existent encore dans le pays, mais pourquoi tu conduis cette grosse bagnole ? La question est instrumentalisée pour cacher la corruption. »

Trublion artistique et médiatique, Tumi n’est pas avare de provocations pour défendre ses idées. Invité dans une radio sud-africaine qui lui interdisait de proférer le moindre juron, il a commencé son intervention par un fuck tonitruant. Et lors de la dernière élection présidentielle, alors même qu’il était observateur électoral, il a refusé de mettre un bulletin dans l’urne. « Parce qu’en se battant pour le droit de vote notre communauté s’est aussi battue pour le droit de ne pas voter. Et parce qu’on oublie qu’il y a des tas de façons, plus exigeantes, de s’engager politiquement. » Le nom de Mandela revient régulièrement dans la conversation. « Le problème, c’est qu’on le voit comme un patriarche intouchable… Il est d’ailleurs officiellement le « père de la nation ». Comment contester ses règles ? On parle beaucoup de Mandela, mais aujourd’hui un homme de sa trempe n’aurait plus sa place dans le jeu politique. C’est comme s’il avait construit un palace incroyable mais qu’à l’entrée des vigiles disaient à ses héritiers : « Désolé, vous ne pouvez pas entrer. ». »


MEZZE VINTAGE ET FUTURISTE

C’est toujours très excitant de découvrir le résultat des expériences du collectif Chinese Man. Le trio de savants fous marseillais a cette fois mélangé dans ses éprouvettes des flûtes des Andes, une méthode de banjo, la voix du comédien Gérard Philipe, des rengaines des années 1930… On est évidemment à mille lieues du rap formaté qui se vend aujourd’hui. Les tempos rapides (entre 100 et 117 bpm) et la voix de Tumi plus scandée que chantée éloignent encore ce projet old school des productions récentes de la bande FM. Et pourtant ça swingue, ça pulse, ça se fredonne dès la deuxième écoute. Et ce grand mezze musical redonne un peu de fraîcheur à un hip-hop qui tourne en rond. Avec Chinese Man et Tumi, pas de doute, le passé a de l’avenir.


 

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