Diplomatie

Turquie – Russie : la crise peut-elle dégénérer ?

Lors dela cérémonie d'ouverturedu G20,le 15 novembre,à Antalya (Turquie). © CHINE NOUVELLE/SIPA

Depuis la destruction d'un Sukhoï 24 par la chasse turque, Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine échangent des noms d'oiseaux.

Antalya, 8 décembre. En ce début d’après-midi, des dizaines de chasseurs survolent cette ville du sud de la Turquie. « C’est inhabituel, note un habitant. Avant, nos avions patrouillaient par deux. Depuis l’incident du 24 novembre avec le bombardier russe, c’était par quatre. Et maintenant, par six ! » Gesticulations martiales destinées à rassurer l’opinion turque ? Craintes réelles que les Russes ne se livrent à de nouvelles provocations ? Concours de virilité entre deux chefs d’État qui s’affrontent par médias interposés ?

Trois semaines plus tôt, toujours à Antalya. Hôte du sommet du G20, Recep Tayyip Erdogan demande en aparté à Vladimir Poutine que ses avions engagés depuis la fin septembre dans une campagne de bombardement en Syrie cessent de violer l’espace aérien turc, comme ils l’ont fait à deux reprises, les 3 et 4 octobre. « Vous n’avez qu’à les accueillir », ironise le dirigeant russe. Un humour glacial qui fait bouillir le président turc. Autant acharné à la perte de Bachar al-Assad que Moscou l’est à son maintien au pouvoir, il accuse depuis des semaines les Russes de pilonner les positions des opposants modérés au raïs syrien et les fiefs de la minorité turkmène (que la Turquie entend protéger), beaucoup plus que celles de l’État islamique (EI). « Seulement 10 % de leurs frappes », affirme à J.A. une source diplomatique française.

Le clash entre les deux chefs d’États

Le 24 novembre, c’est le clash. La chasse turque abat un Sukhoï 24 à la frontière syrienne. Dans l’espace aérien turc, selon Ankara, ce que dément Moscou. L’un des deux pilotes est tué. « C’est la première fois qu’un avion russe est abattu par un pays membre de l’Otan. C’est aussi la première fois, après toutes ses provocations à l’adresse de l’Occident, comme en Ukraine, que Poutine est humilié, d’où sa fureur », souligne Bayram Balci, spécialiste des relations entre la Russie et l’espace turcophone au Ceri-Sciences-Po.

Très remonté, le président russe appelle ses compatriotes à déserter les plages de Bodrum ou de Belek, dont ils raffolent, et annonce une série de mesures de rétorsion : rétablissement des visas, suspension des importations de fruits et de légumes, coup d’arrêt au projet de gazoduc TurkStream. Après avoir refusé de parler à Erdogan lors de la COP21 à Paris, il va jusqu’à l’accuser d’être, avec sa famille, impliqué dans le trafic de pétrole avec l’EI.

Dans son viseur, Bilal Erdogan, le fils du chef de l’État, qui dirige BMZ, l’une des principales sociétés de transport maritime de Turquie, et l’homme d’affaires Berat Albayrak, son gendre, nommé en novembre ministre de l’Énergie. « Comment peut-on croire cet ex-colonel du KGB et cette propagande digne des temps soviétiques ? » s’agace Bayram Balci, qui, à l’instar de nombreux experts, admet toutefois qu’une « grande partie de ce commerce de contrebande se fait avec la Turquie, où les produits pétroliers sont très chers, et dans cette zone frontalière un peu floue avec la Syrie et l’Irak, où les trafics en tout genre prospèrent depuis des décennies ».

Les 1er et 19 janvier 2014, des gendarmes avaient intercepté des camions en partance pour la Syrie remplis d’armes et placés sous la protection des services secrets turcs. Pour quels destinataires ?

Il est vrai que l’attitude ambiguë de la Turquie à l’égard de l’EI a prêté le flanc aux critiques : ses alliés la soupçonnent d’avoir au minimum fermé les yeux sur les va-et-vient de jihadistes à sa frontière avec la Syrie et sur les trafics d’armes destinées à des groupes extrémistes. Les 1er et 19 janvier 2014, des gendarmes avaient intercepté des camions en partance pour la Syrie remplis d’armes et placés sous la protection des services secrets turcs. Pour quels destinataires ?

Et que valent les images satellites fournies par les Russes montrant des files de camions-citernes à la frontière turco-syrienne ? « De telles quantités de pétrole ne peuvent échapper à la vigilance des dirigeants turcs », dénonce Anna Glazova, experte à l’Institut russe des affaires stratégiques. Volant au secours de son allié, le secrétariat d’État américain « rejette catégoriquement l’hypothèse » qu’Ankara puisse être « en cheville avec l’EI ». « Ces preuves manquent de consistance, renchérit Cengiz Çandar, spécialiste du Moyen-Orient et éditorialiste au quotidien turc Radikal. Poutine diffame Erdogan pour ouvrir une brèche entre les membres de l’Otan et discréditer à travers lui la politique syrienne des Occidentaux. » L’intéressé riposte en accusant à son tour Moscou de profiter dudit trafic et cite le nom de George Haswani, un homme d’affaires syrien détenteur d’un passeport russe, qui, selon les Occidentaux, achète du pétrole à l’EI pour le compte d’Assad.

Un retour à la guerre froide ?

Qui a gagné dans cette guéguerre où s’affrontent deux dirigeants aux méthodes de gouvernement assez semblables, brutaux dans leur langage comme avec leurs opposants, et toujours prompts à montrer leurs muscles pour souder autour de leur personne une opinion très nationaliste ? « Sur le plan intérieur, cette crise bénéficie surtout à Poutine, car les Russes sont plus unis. En Turquie, pays malgré tout plus démocratique, il y a une opposition qui conteste Erdogan », estime Balci. « Sur le plan diplomatique, tous deux sont affaiblis. Ce conflit n’a pas provoqué de fièvre antirusse en Turquie. Au contraire, l’inquiétude prédomine », résume Çandar.

On se croirait revenu au temps de la guerre froide. Ou alors, au début des années 1990, quand la rivalité entre les deux pays était vive dans le Caucase et en Asie centrale. Depuis l’accession au pouvoir de Poutine et d’Erdogan, au début des années 2000, le climat s’était nettement réchauffé. Bien que la Turquie soit membre de l’Otan et candidate à l’admission dans l’Union européenne, les deux leaders éprouvent une hostilité viscérale à l’égard de l’Occident. Et ils ont bien conscience de la complémentarité de leurs économies.

Leurs divergences sur les dossiers chypriote, tchétchène ou géorgien n’ont jamais eu raison de leur mercantilisme. Traditionnellement progrecque, la Russie avait rééquilibré sa position sur Chypre en soutenant le plan de paix de Kofi Annan. Plutôt compréhensifs à l’égard des indépendantistes lors de la première guerre de Tchétchénie, les Turcs avaient, lors de la seconde, cessé d’accueillir sur leur sol les chefs de la rébellion – il est vrai de plus en plus islamistes. Lors du conflit en Géorgie, en 2008, Ankara avait évité de s’opposer de front à Moscou. Même leurs vues radicalement opposées sur Bachar al-Assad n’avaient pas entamé ce pragmatisme foncier. « La crise syrienne a beau les diviser, ils n’en ont pas moins réussi à compartimenter leurs relations », confirme Dmitri Trenin, directeur du Centre Carnegie, à Moscou.

J.A.

J.A.

De fait, depuis la première visite de Poutine à Ankara, en décembre 2004, les échanges commerciaux sont passés de 6,5 milliards à 33 milliards de dollars ; le nombre des touristes russes a presque triplé (de 1,2 million à 3 millions par an) ; la Turquie est devenue le principal acheteur de gaz russe, dont elle dépend à 60 % ; et nombre de ses entreprises sont implantées en Russie, notamment dans le BTP. Autant de liens qui ne peuvent être rompus du jour au lendemain.

Couper les robinets du gaz ? Ce ne serait techniquement pas simple. En outre, en cas de manquements à ses obligations contractuelles, Moscou serait obligé de rembourser des sommes considérables. Erdogan et Ahmet Davutoglu, son Premier ministre, se sont d’ailleurs précipités chez deux autres fournisseurs de gaz, le Qatar et l’Azerbaïdjan, afin d’assurer leurs arrières. L’abandon du TurkStream ? Sa construction n’avait pas commencé. La centrale nucléaire d’Akkuyu, dans le sud de la Turquie ? Si la Russie renonçait, la France et la Chine se feraient un plaisir de la suppléer. Le coup porté au tourisme turc ? Les dégâts sont réels, mais les Russes, dont le pouvoir d’achat est en berne, auront-ils les moyens d’aller jusque sur la Côte d’Azur française ?

Moscou, qui va accentuer sa présence militaire en Syrie, pourrait renforcer son soutien aux Kurdes du PYD, très liés aux rebelles du PKK de Turquie. Un cauchemar pour Ankara.

Les dommages pourraient être plus sensibles pour la Russie si Ankara fermait les détroits des Dardanelles et du Bosphore à ses navires, qui les empruntent pour acheminer des armes aux partisans d’Assad. Une hypothèse peu probable. En revanche, Moscou, qui va accentuer sa présence militaire en Syrie, pourrait renforcer son soutien aux Kurdes du PYD, très liés aux rebelles du PKK de Turquie. Un cauchemar pour Ankara.

Après quelques semaines de tension, le réalisme devrait toutefois l’emporter, nul n’ayant intérêt à ce que la situation dégénère. Mais les deux présidents s’étant rudement affrontés, la crise sera difficile à oublier. « C’est comme une porcelaine brisée : vous pourrez recoller les morceaux, la fêlure restera », estime Cengiz Çandar.

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