Elections

Espagne : ménage à trois avec la droite, le centre et les socialistes ?

Préparatifs d'un meeting d'Albert Rivera (Ciudadanos),le 4 décembre à Madrid. © FRANCISCO SECO/AP/SIPA

Avant les législatives du 20 décembre, les sondages donnent Ciudadanos, un nouveau parti centriste, au coude-à-coude avec la droite et les socialistes. La fin du bipartisme ?

Depuis le retour à la démocratie, en 1975, deux formations monopolisaient le pouvoir : le Parti populaire (droite, PP) et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Ce temps-là est révolu. Avant les élections législatives du 20 décembre, elles sont quatre à recueillir un pourcentage presque égal des intentions de vote. La bataille pour la Moncloa, résidence officielle du chef du gouvernement, s’annonce âpre et indécise.

Ciudadanos (« citoyens »), le nouveau parti centriste, semble, tous les sondages le suggèrent, être le partenaire incontournable de toute majorité. Une enquête de Sigma Dos le place en deuxième position (23 %) derrière le PP au pouvoir (27,1 %), mais devant le PSOE (20,2 %) et Podemos, le parti de la gauche radicale (16,2 %). Un autre sondage publié le 29 novembre par l’institut Metroscopia donne des résultats encore plus serrés : 22,7 % pour le PP, 22,6 % pour Ciudadanos, 22,5 % pour le PSOE et 17,1 % pour Podemos. « Ces chiffres peuvent encore varier, surtout après les débats des 7 et 13 décembre, commente Francisco Camas García, analyste chez Metroscopia, à Madrid. Mais une chose est sûre : on est en train de passer du bi- au tripartisme. »

Des inconnus devenus chefs de file politiques

Il y a encore quelques années, trois des quatre chefs de file de ces partis étaient quasi inconnus du grand public. Chez les socialistes, on compte sur Pedro Sánchez (43 ans), élu secrétaire général en juillet 2014, pour revigorer un parti qui avait quelque peu tendance à ronronner. Pablo Iglesias (Podemos) et Albert Rivera (Ciudadanos) ont quant à eux fait irruption sur la scène politique presque en même temps, à la faveur de la grave crise économique qui a frappé l’Espagne et des mesures d’austérité drastiques mises en œuvre pour tenter d’y faire face.

Iglesias a créé son parti en janvier 2014 dans le prolongement du mouvement des Indignés. Il est parvenu à rassembler nombre de ceux qui, appauvris par la crise, accusent le gouvernement d’en être responsable. Quatre mois plus tard, lors des européennes, Podemos est devenu la quatrième force politique du pays. Si l’effet a depuis nettement ralenti, c’est, pour une part, en raison de la concurrence d’un nouveau parti favorable au changement : Ciudadanos.

Celui-ci a été fondé il y a neuf ans par Albert Rivera, un avocat de 36 ans natif de Barcelone qui, au départ, souhaitait avant tout s’opposer aux revendications indépendantistes catalanes et ne s’est lancé dans la politique nationale que tardivement, en décembre 2014. À l’époque, Podemos avait déjà réussi son décollage dans les sondages… Après avoir récupéré les déçus d’un PP miné par les affaires de corruption à répétition, Ciudadanos, qui est favorable à l’économie libérale et à l’unité nationale, s’emploie désormais à séduire l’électorat socialiste en mettant en avant certains sujets de société tels que l’autorisation de l’euthanasie ou l’adoption d’une législation sur les mères porteuses. À en croire le Centre d’investigations sociologiques (CIS), Rivera est aujourd’hui l’homme politique le plus apprécié de ses compatriotes, ce qui a le don d’exaspérer le Parti populaire.

Le bilan de Rajoy

En comparaison, Mariano Rajoy (60 ans), chef du gouvernement et candidat à sa réélection, ne fait pas vraiment rêver. Quatre années de crise, d’austérité et de scandales de corruption sont passées par là. « J’ai toujours voté pour le PP, explique Juan, un jeune ingénieur madrilène, mais cette fois je vais choisir Ciudadanos, non par conviction mais pour qu’il y ait une coalition après le 20 décembre et que Rajoy ne puisse pas continuer à gouverner seul. »

Pour l’emporter, le candidat de la droite table sur la reprise économique qui pointe le bout de son nez : la croissance du PIB sera cette année supérieure à 3 %. Les fonctionnaires, dont les rémunérations étaient gelées depuis 2010, ont touché des salaires extraordinaires en novembre et en décembre. Rajoy a aussi promis de baisser les impôts et de créer deux millions d’emplois d’ici à 2020. Ce ne sera pas un luxe : le chômage a certes baissé, mais il frappe encore 21 % de la population active. Ces promesses suffiront-elles à convaincre les Espagnols ?

Le président du gouvernement, qui est tout sauf un virtuose de la communication, s’est abstenu de participer au débat du 7 décembre entre les quatre grands partis. Il s’y est fait représenter par Soraya Sáenz de Santamaría, la vice-présidente du gouvernement. « Il continue de conduire l’action ministérielle et n’a matériellement pas le temps de participer à des débats », soutient Jorge Moragas, son chef de campagne. Il se rendra cependant à celui du 13 décembre face à Pedro Sánchez.

Rajoy ignore ostensiblement ses rivaux gauchistes et centristes et concentre ses attaques sur les « vieilles recettes » vouées à l’échec du PSOE

Iglesias et Rivera ont eux été évincés de cette joute, leurs partis respectifs n’étant pas représentés au Parlement. De manière générale, Rajoy ignore ostensiblement ses rivaux gauchistes et centristes et concentre ses attaques sur les « vieilles recettes » vouées à l’échec du PSOE. De temps en temps, il se borne à mettre les électeurs en garde contre le danger de choisir des responsables inexpérimentés… À l’évidence, il spécule sur la peur du changement. Non sans résultat, à en juger par les intentions de vote dont son parti continue de bénéficier.

Mais le talon d’Achille du PP reste la Catalogne. Cette région du nord-est de l’Espagne est en proie à une forte poussée de fièvre indépendantiste. Lors des élections régionales anticipées du 27 septembre, les deux partis favorables à une séparation d’avec l’Espagne ont remporté la majorité des sièges au Parlement de Barcelone. Le 9 novembre, ce dernier a voté une résolution qui amorce le processus de création d’un État indépendant au plus tard en 2017. Rajoy a répliqué en présentant un recours devant le Tribunal constitutionnel. « Depuis le début de la campagne électorale, tout est gelé, estime Camas García. Le seul à tirer profit de cette paralysie est Ciudadanos, qui est viscéralement opposé aux indépendantistes » et a d’ailleurs réalisé une belle percée lors des régionales en Catalogne.

Enfin, les attentats jihadistes du 13 novembre à Paris ont ravivé le souvenir douloureux des attentats de Madrid du 11 mars 2004. Le gouvernement s’est prudemment gardé de se prononcer sur une intervention militaire en Syrie. Seul Albert Rivera est favorable à des frappes contre l’État islamique.

Reste aux différents partis à convaincre les – nombreux – indécis. Tout peut encore basculer dans un sens ou dans un autre, mais la conclusion d’alliances semble inévitable au lendemain du 20 décembre. « Ciudadanos sera probablement la béquille du PP ou du PSOE », estime Francisco Camas García.


MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE, MODE D’EMPLOI

Le 20 décembre, les Espagnols se rendront aux urnes pour renouveler les Cortes Generales (Parlement). Celles-ci sont composées de deux chambres, le Congrès des députés et le Sénat. Après les législatives, deux cas de figure sont possibles : soit un parti obtient la majorité absolue – 176 sièges – au Congrès des députés ; soit plusieurs formations s’allient pour constituer une coalition majoritaire. Le candidat à la présidence du gouvernement est alors choisi en son sein par le roi Felipe VI. En Espagne, la monarchie parlementaire constitutionnelle en vigueur depuis 1978 octroie l’essentiel du pouvoir exécutif au président du gouvernement, mais celui-ci n’est pas élu au suffrage universel direct.

Le candidat choisi par le roi expose son programme devant le Congrès et sollicite sa confiance par un vote. S’il obtient la majorité absolue, le roi le nomme officiellement à la tête du gouvernement. Dans le cas contraire, un nouveau prétendant est nommé, qui, pour être confirmé, doit obtenir la majorité simple. Si aucun candidat n’obtient l’investiture dans les deux mois suivant le scrutin, le roi prononce la dissolution du Congrès.

 

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