Société

Bertrand Badie : « L’autoritarisme prépare les violences de demain »

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Bertrand Badie

Bertrand Badie © VINCENT FOURNIER/J.A.

Pour le politologue français, les aspirations révolutionnaires de 2011 n’ont pas encore trouvé leur traduction politique. Car plus que d’États forts, le monde arabe aurait besoin d’États légitimes. Entretien.

Bertrand Badie, 65 ans, est professeur à Sciences-Po Paris. Chercheur prolifique et éclectique, il a notamment travaillé sur la fragilité des constructions étatiques dans le monde arabe et musulman (L’État importé. Essai sur l’occidentalisation de l’ordre politique, Fayard, 1992). Il nous a accordé cet entretien à Paris, début novembre 2015.

Jeune Afrique : Les printemps arabes de 2011 ont vite dégénéré en « hivers islamistes », qui ont presque partout entraîné des mouvements de restauration autoritaire. Ailleurs, en Libye ou en Syrie, l’État s’est désintégré. Rétrospectivement, a-t-on eu tort de parler de révolutions ?

Bertrand Badie : Le terme « printemps arabe » appartient déjà à l’Histoire, il me paraît difficile de le remettre en question. On a voulu, par le jeu des comparaisons, faire rentrer ces événements dans des catégories déjà existantes mais qui renvoyaient à des histoires et à des contextes tellement différents que ces rapprochements n’avaient aucun sens. Ce qui frappe, dans ces événements, c’est leur caractère inédit. Ces dynamiques sociales n’ont été encadrées par aucune force politique organisée.

Le Printemps arabe est la première révolution de la mondialisation, il signe l’entrée des populations arabes dans une mondialisation qui les avait toujours rejetées, marginalisées ou méprisées. Le monde arabe n’existait que pour servir – de réserve de pétrole ou d’endiguement des migrations – et voilà qu’il s’érige subitement en acteur. Dernier inédit, ce sont des révolutions pour la dignité, contre l’humiliation. De ce point de vue, il y a bien lieu de parler de « printemps », c’est un mouvement profondément humaniste. Ce qui s’est passé ensuite est dans l’ordre des choses, une révolution n’est jamais monolithique. La Révolution française a connu sa séquence thermidorienne, le Consulat, l’Empire…

Aujourd’hui, la seule utopie agissante dans le monde arabe, c’est l’utopie religieuse régressive, tournée vers un passé anachronique et idéalisé

Pourquoi les islamistes, qui n’avaient pas pris part à ces mobilisations, ont-ils été les seuls à tirer leur épingle du jeu ?

Les révolutions arabes n’ont pas encore trouvé leur « transformateur », c’est-à-dire l’agent ou la force capable de transformer ces mobilisations sociales en ordre politique nouveau, qui prolongerait un message révolutionnaire dans une construction politique dotée d’autorité. Or si l’on regarde la Révolution française, on a vu ce transformateur se mettre en place tout au long du siècle qui l’a précédée, à travers ce vaste mouvement littéraire, intellectuel et civique des Lumières qui a permis l’avènement d’un « espace public » au sens où l’entendait le philosophe allemand Habermas.

Dans le monde arabe, a contrario, on ne trouve pas d’équivalent du siècle des Lumières européen. Ce qui explique que certaines transformations aient pu prendre un caractère régressif. L’utopie progressiste fait défaut ; aujourd’hui, la seule utopie agissante dans le monde arabe, c’est l’utopie religieuse régressive, tournée vers un passé anachronique et idéalisé. Dans le champ des relations internationales, le monde arabe est dominé, d’où la tentation de repli identitaire. Néanmoins, je ne crois pas que la messe soit dite. Car l’Histoire, en produisant de nouvelles pratiques, peut encore créer les conditions de la transformation.

Comment expliquer l’échec des gauches arabes, qui ont été balayées au point que le débat public se réduit désormais à un face-à-face entre des islamistes plus ou moins réactionnaires et des modernistes libéraux souvent adossés aux forces de l’ancien régime ?

Effectivement, les aspirations révolutionnaires à la dignité, à l’égalité et à un nouvel humanisme arabe n’ont pas encore trouvé leur traduction politique. Il y a plusieurs explications à cela. D’abord, la gauche arabe a toujours été terriblement atrophiée, coincée entre deux écueils permanents : le placage et la captation. Les marxistes arabes étaient sincères, mais plus soucieux de fidélité aux schémas idéologiques importés qu’à leur transposition dans des sociétés qui n’étaient pas prêtes à les accueillir tels quels.

Les sensibilités de gauche, qui s’étaient épanouies au cours de la période des luttes nationales, ont quant à elles été très vite récupérées par des pouvoirs autoritaires post-coloniaux eux-mêmes issus de ces luttes et qui ont défiguré leur idéal. L’exemple le plus emblématique est celui de l’Algérie du FLN [Front de libération nationale, au pouvoir]. L’espace naturel de la gauche s’est réduit comme peau de chagrin.

À cela s’ajoutent deux autres difficultés : primo, toute révolution a un contenu populiste, et les mouvements islamistes sont les supports presque automatiques de l’expression populiste ; secundo, l’affirmation identitaire est maintenant inséparable des aspirations à l’égalité et à la dignité et, là encore, c’est l’islamisme qui offre davantage de consistance aux marqueurs identitaires.

Je pense qu’il faut tenter d’apprivoiser les mouvements islamistes plutôt que de les exclure de la vie politique et de faire repartir le cycle de victimisation qui leur a si bien réussi

L’expérience de restauration autoritaire menée par le président égyptien est donc vouée à l’échec ?

Oui. L’attentat dont l’avion russe vient d’être victime [le 31 octobre 2015] le prouve : un pays ne se gouverne pas uniquement par les services de sécurité. Quid de la société civile ? L’autoritarisme forcené n’a jamais fait advenir une société civile libérée, indispensable à la réussite d’une transformation démocratique. Toute logique autoritaire, in fine, ne fait qu’aggraver la pathologie des sociétés du monde musulman au lieu de la soigner. Elle produit de la violence et prépare une violence à venir qui risque d’être encore plus forte que celle que l’on a connue jusque-là.

Partant de là, je pense qu’il faut tenter d’apprivoiser les mouvements islamistes plutôt que de les exclure de la vie politique et de faire repartir le cycle de victimisation qui leur a si bien réussi. Ce qui me paraît le plus urgent, c’est de pallier le défaut de débat public en élargissant le champ des libertés publiques et en essayant de construire cette société civile arabe de débats et de discussions. Les élections libres peuvent, à cet égard, constituer des moments privilégiés…

L’effondrement de l’État, en Libye et en Syrie, traduit-il le rejet de la greffe de ce que vous appeliez « l’État importé » ?

Certainement. Lorsque j’ai publié mon livre, il y a vingt-trois ans, mes détracteurs m’ont objecté que la greffe allait réussir, que « l’État importé » allait finalement s’acclimater et se naturaliser. Or la greffe n’a fonctionné nulle part. Fondamentalement, chaque guerre civile est le symptôme d’un défaut d’institutionnalisation de l’État. Là où l’État a un minimum de légitimité, comme en Tunisie, il sert d’arène au débat public, à l’échange, voire au conflit politique.

Ce que révèle la cruauté de la guerre civile syrienne, c’est l’absence d’État réel. L’État repose sur un contrat social et sur des institutions. En Syrie, il y avait, en lieu et place de l’État, une organisation très développée des services de renseignements et de répression. Le contrat social n’a jamais été ébauché en Irak ; en Syrie, il y a eu des amorces mais il n’a jamais été institutionnalisé. Or c’est le point de départ de l’aventure étatique moderne. La Tunisie s’en sort mieux parce que son contrat social était le mieux défini, le plus institutionnalisé.

Le monde arabe contemporain est face à deux défis politiques gigantesques : il doit écrire son contrat social et produire des institutions. Car sans règles communément partagées et légitimées, on ne peut maîtriser l’affrontement autrement que par l’arbitraire et la violence. On est, de facto, dans un état de guerre civile permanente.

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