Économie

Conjoncture : la vie après l’or noir

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Mis à jour le 1 février 2016 à 15:16

Plateforme offshore au large de l’Angola. © JÉRÔME SESSINI/GETTY IMAGES

L’effondrement des cours des matières premières – et pas seulement du pétrole – est un sérieux signal envoyé à l’Afrique. Il lui faut d’urgence trouver de nouvelles ressources.

L’afro-optimisme a baissé d’un cran en 2015 en raison de la forte chute des prix des matières premières. Bien sûr, c’est l’effondrement du cours du baril de pétrole (tombé de 110 dollars au premier semestre de 2014 à 53 dollars en moyenne en 2015) qui a fait le plus de vagues. Mais presque tous les autres produits de base que l’Afrique exporte en grande quantité ont été affectés par la même déprime.

Il n’y a guère que le thé et surtout le cacao dont les cours ont progressé. Fer, or, charbon, cuivre, manganèse, phosphates, oléagineux, café ou coton ont quant à eux perdu entre 5 % et 60 % de leur valeur sur le marché mondial. Raison : la Chine, premier partenaire commercial du continent, a ralenti son rythme de croissance et commencé à transformer son modèle de développement en une économie moins gourmande en matières premières.

L’effet dépressif a été immédiat sur la croissance des États exportateurs de produits de base, à commencer par les pays pétroliers. Il est frappant de constater que ceux-ci se développent moins vite que les pays pauvres en hydrocarbures. Ainsi la croissance de l’Algérie (3 % en 2015) est surclassée par celles du Maroc (4,9 %) et de l’Égypte (4,2 %). De même, au sud du Sahara, les économies peu dépendantes de l’or noir, comme l’Éthiopie, la RD Congo et la Côte d’Ivoire, caracolent en tête.

Le pétrole n’est plus un gage de croissance

Le pétrole n’est plus un gage de croissance © J.A.

Quelles conséquences ? 

Le premier résultat de ces dépréciations est la baisse des flux de financements à destination de l’Afrique. Selon Arthur Minsat, économiste au Centre de développement de l’OCDE, ce sont 181 milliards de dollars (149 milliards d’euros) qui ne sont pas rentrés dans les caisses africaines en 2014, soit 6 % de moins qu’en 2013. Les pays les mieux lotis sont inévitablement ceux qui souffrent le plus de ce manque à gagner : l’Afrique du Sud, l’Algérie, l’Angola, l’Égypte et la Libye. En conséquence, les monnaies se déprécient sévèrement. « De juin 2014 à fin septembre 2015, poursuit Arthur Minsat, les devises du Ghana et de l’Afrique du Sud ont perdu 25 % par rapport au dollar, celle de l’Angola 38 %, celles de l’Ouganda et de la Zambie entre 45 % et 80 %. »

Autre dégradation, celle des comptes publics. L’Afrique, qui s’était retrouvée assainie par les ajustements structurels des années 1990, renoue avec des déficits croissants. Là encore, ce sont les pays exportateurs de pétrole qui se retrouvent le plus dans le rouge : le déficit budgétaire algérien (13,7 % du PIB) s’aggrave d’année en année, tandis qu’au Maroc (4,3 % du PIB) il ne cesse de se réduire. Quant au solde négatif des balances des échanges courants, il se creuse, y compris chez les bons élèves : 41 % du PIB au Mozambique, 19 % au Niger, 17,7 % en Algérie, 15,2 % au Congo, 12,5 % en Éthiopie, 12,2 % au Togo, 10,6 % au Rwanda, 8,5 % en Tunisie…

Les embauches de fonctionnaires sont gelées en Algérie

Même dans les pays où le pétrole n’atteint pas le pic extravagant de 95 % du total des exportations, comme en Algérie ou en Angola, l’heure est à l’austérité budgétaire, avec tous les risques que cela comporte pour la croissance et l’emploi. À Libreville comme à Luanda, les budgets rectificatifs taillent dans les dépenses là où c’est le moins douloureux socialement et le moins risqué politiquement, à l’exemple de l’éducation en Angola.

Les investissements publics sont partout revus à la baisse. Les embauches de fonctionnaires sont gelées en Algérie. Les subventions à l’électricité ou aux carburants sont supprimées ou réduites en Égypte, en Mauritanie, au Mali, en Côte d’Ivoire ou au Nigeria – le plus souvent en catimini et en profitant de la baisse de la facture pétrolière pour laisser les prix à la pompe inchangés.

Quels risques ? 

L’avenir semble très incertain, car l’Afrique se trouve fragilisée au moment même où elle doit affronter trois risques majeurs. Le premier est un nouveau recul des prix des matières premières, soit du fait de la spéculation à la baisse sur les marchés, soit en raison d’une nouvelle contraction de la demande chinoise. Les experts pensent que les cours de presque tous les produits de base remonteront d’ici à deux ou trois ans, mais lentement. Le baril de pétrole ne devrait pas revenir à 63 dollars avant 2020.

Le deuxième risque tient au renchérissement du coût de l’argent. La Réserve fédérale américaine devrait remonter ses taux d’intérêt (actuellement proches de 0 %) maintenant que l’économie des États-Unis est repartie. Cette hausse aura deux conséquences pour l’Afrique : l’argent qu’elle cherche à emprunter sur les marchés deviendra plus rare car les investisseurs préféreront placer leurs fonds en Amérique, où ils seront mieux rémunérés et plus en sécurité ; il deviendra aussi plus cher, puisque la hausse des taux américains provoquera celle de l’ensemble des taux mondiaux.

Le Nigeria est obligé d’accroître son effort militaire contre Boko Haram au moment où ses recettes pétrolières se contractent

Les États africains auront plus de mal à trouver les financements extérieurs dont ils ont besoin. Les moins bien gérés d’entre eux pourraient se trouver de nouveau confrontés à des impasses financières dues à un alourdissement insupportable de la charge de leurs emprunts.

Le troisième risque n’est pas économique, mais sociopolitique. Il s’agit de l’instabilité au Sahel, qui contraint les pays victimes du terrorisme à consacrer à leur défense une part croissante de leur budget, déjà très faible par rapport aux nécessités du développement économique et social. Les difficultés budgétaires du Nigeria, obligé d’accroître son effort militaire contre Boko Haram au moment où ses recettes pétrolières se contractent, sont un signe avant-coureur de cet effet de ciseaux qui menace le Tchad ou le Cameroun.

Quels remèdes ? 

Ils sont connus, mais pas forcément faciles à administrer. Roger Nord, directeur adjoint du département Afrique du FMI, en distingue trois. « Au moment où les capacités d’emprunt diminuent à vive allure, explique-t-il, il est essentiel que les États élargissent la base de leurs recettes domestiques. Il existe des potentialités fiscales importantes encore inexploitées qui sont cohérentes avec les Objectifs de développement durable arrêtés par l’ONU. »

Mais une augmentation des impôts ne suffira pas. « La diversification des économies est un impératif afin qu’elles dépendent moins des industries extractives peu créatrices d’emplois et qu’elles soient moins exposées aux fluctuations des cours mondiaux, poursuit Roger Nord. Cela suppose que ces pays s’intègrent dans les chaînes de valeur, à l’image de l’Éthiopie ou du Kenya. Pour améliorer une productivité qui demeure faible, il est important d’améliorer le climat des affaires tout comme les infrastructures, mais aussi de conserver des taux de change flexibles. »

Enfin, il faut réduire les inégalités entre les hommes et les femmes, et pas seulement pour des raisons de justice. Le FMI a calculé qu’une réduction de 1 point de ces inégalités dans les pays à faible revenu déclenche sur cinq ans une croissance cumulée de 0,2 point.

Dans ces trois domaines, l’Afrique progresse. Une conjoncture plus risquée nécessite seulement qu’elle accélère le pas.