Diasporas

De Dakar à Paris : Abdoulaye Ly, ancien travailleur sans papiers aujourd’hui président malgré lui

« Mon premier travail, c'était avec un marteau-piqueur. J'étais épuisé. » © LÉO PAUL RIDET/HANSLUCAS pour J.A.

Travailleur sans papiers pendant douze ans, ce Sénégalais a obtenu la régularisation de dizaines de migrants et milite aujourd'hui pour le développement de sa région, au pays.

Ce lundi soir du mois de septembre, Abdoulaye Ly est attablé avec une dizaine de représentants du Collectif de sans-papiers du 17e arrondissement de Paris (CSP 17) et des bénévoles français dans les locaux du syndicat SUD-Rail. Aujourd’hui président d’honneur du collectif, extrêmement respecté dans tout le milieu militant francilien, il est écouté par tous dès qu’il prend la parole. « Ce n’est pas une grande gueule, comme beaucoup, mais un facteur de calme qui connaît le pouvoir des mots », estime Marie-Cécile Plà, psychopédagogue et cofondatrice du Réseau éducation sans frontières (RESF). Un adhérent arrêté à faire libérer, un patron à convaincre de ne pas licencier… Ly évoque des expériences passées à titre d’exemple, essaie de réconcilier les stratégies différentes de deux camarades. « Il a une vraie capacité d’écoute et de synthèse », analyse le cheminot Dominique Malvaud, animateur de SUD-Rail Paris Saint-Lazare.

La fondation du CSP 17

Lorsqu’il cofonde le CSP 17, en 2009, Abdoulaye Ly vit en France depuis neuf ans déjà et passe son temps à éviter la police tout en travaillant pour envoyer les sommes indispensables à sa famille, au pays. Son grand frère Thierno, qui l’a précédé dans la migration, œuvre au développement de leur village au Sénégal, Ngonguedji. « Moi, je ne comprenais pas pourquoi il gâchait son salaire en faisant du bénévolat, explique Ly. Mais il m’a répondu qu’il fallait que chacun participe, qu’une main seule ne se lave pas. »

Un jour de 2009, alors que le retour rêvé au pays est sans cesse repoussé, Ly et d’autres sans-papiers prêtent main-forte à l’occupation d’une entreprise dans les Yvelines (à l’ouest de Paris). De retour au foyer Saint-Just – bâtiment décrépi coincé entre le périphérique et un cimetière, où il partage les 4,5 m² de la chambre d’un cousin -, ce musulman pratiquant annonce à la mosquée la création d’une structure qui mènera la lutte dans leur quartier : le CSP 17.

« On discutait des heures, après le travail, dans la cuisine du foyer où l’on a rédigé nos premiers tracts, se souvient le Malien Alkassim Tambadou, cofondateur du collectif. En réunion, je disais les choses directement, même brusquement. Abdoulaye, incapable de dire du mal à qui que ce soit, rassurait les adhérents. » De manifestations en rencontres tendues avec la préfecture de Paris, en passant par une arrestation dont il sortira en souriant, le timide Abdoulaye Ly impose son aura. « On m’a fait président », dit-il. Il le restera jusqu’en 2012. « À l’image des vrais militants ouvriers, il ne voulait pas être leader, analyse Dominique Malvaud. Il s’est révélé dans la lutte, grâce à la confiance des autres. Il a une réelle intelligence politique et a persévéré dans les mauvais moments – ceux qui sont révélateurs. »

Du quartier de Hann à Paris

Affiches de l’opposant Wade dans sa chambre du quartier dakarois de Hann, l’adolescent Abdoulaye suivait souvent ses copains grévistes au lycée. Admirateur de son père, un Peul arrivé analphabète du village et devenu aide-soignant, Abdoulaye Ly a dû s’arrêter en classe de seconde pour aider la famille, qui compte sept enfants. « L’histoire se répète, mes frères n’ont pas continué non plus », souffle-t-il. La blessure est si vive qu’il envoie aujourd’hui 80 euros chaque mois à sa petite sœur, qui est à l’université. « Il aurait dû faire des études, décrypte Marie-Cécile Plà. Quand on lui prête un livre, il ne le rend jamais car il le fait lire ensuite ! Mais malgré ce grand regret, et malgré la clandestinité, il n’a pas ressenti d’infériorité, comme certains sans-papiers. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui il sait qui il est. »

Après avoir tenu une échoppe dans le quartier de Thiaroye, Ly a décidé de rejoindre son frère en France. « Le voyage était terrible » : accident de voiture, racket, crises de palu… Il ne garde de bon que le souvenir, déterminant, de la solidarité en Guinée et au Mali. La désillusion à l’arrivée est vertigineuse : la vie de célibataire loin des traditions, les métiers éreintants… « Mon premier travail, c’était avec un marteau-piqueur très lourd. J’étais épuisé, se souvient-il. Thierno m’a dit : « Tu vois, il ne fallait pas venir. » C’était trop tard. » Au pays, on lui demande d’attendre d’avoir un titre de séjour avant de rentrer. Douze ans à Paris sans voir ni sa femme ni sa fille, née en 1999, qu’il ne « connaît pas beaucoup ». Ce n’est qu’en 2012 qu’il sera enfin régularisé. « Il était joyeux, mais il a dit que rien n’était fait, car il restait encore beaucoup d’autres sans-papiers au CSP 17 », raconte Alkassim Tambadou.

« Notre collectif est démocratique, transparent, responsable, affirme Abdoulaye Ly d’un ton un peu éteint en griffonnant des formes géométriques. Pourtant, rien n’a changé : les lois sont de plus en plus dures contre nous, les migrants. Mais tant qu’on aura faim, ça continuera. Moi, je ferai tout pour que mes enfants n’émigrent pas. » Aujourd’hui, le président malgré lui attend, en faisant de l’intérim, de construire un projet professionnel solide pour rentrer au Sénégal. Il milite aussi au Collectif pour la promotion du Boundou, sa région. Il en est le secrétaire général. Il n’a pas voulu du poste de président qui lui a été offert.

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