Société

Attentats de Paris : pourquoi l’attitude des musulmans face à l’horreur n’est pas la même qu’après Charlie

Leurs réactions aux attentats du mois de janvier avaient pu paraître exagérément prudentes et ambiguës. Cette fois, leur condamnation des massacres jihadistes du 13 novembre est sans réserve.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 8 décembre 2015 à 12:26

Scène d’hommage après les attentats de Paris. © AFP

«Je me sens Charlie Coulibaly. » En un post et vingt-cinq caractères, l’activiste Dieudonné avait résumé à sa manière provocatrice et souvent douteuse le malaise de ses compatriotes français musulmans après les drames du mois de janvier. Il se sentait Charlie, parce que révulsé par l’horreur du massacre des journalistes de Charlie Hebdo. Et Coulibaly, parce que c’est ainsi que les autres ont tendance à voir – et à stigmatiser – les gens dans son genre : noir, banlieusard et musulman. Ce détournement de slogan avait valu à son auteur, le 15 mars, une condamnation à deux mois de prison pour apologie du terrorisme (il a fait appel). Cette suite judiciaire illustre la difficulté de toute distanciation critique face au traumatisme national.

Le malaise était pourtant bien réel : minutes de silence perturbées dans certaines écoles, réactions embarrassées de nombre de responsables musulmans, faible mobilisation desdits musulmans lors de la grande marche du 11 janvier, pourtant placée sous la bannière de la fraternité et du refus des amalgames… Être Charlie – donc cautionner des caricaturistes qui heurtent profondément ses propres convictions religieuses ? Ou refuser de l’être, au risque de passer pour solidaire des terroristes ? En janvier, les Français musulmans avaient été incapables de prendre clairement position. Et leur image en avait beaucoup pâti.

Les attentats de Paris et de Saint-Denis, le 13 novembre, ont suscité des réactions bien différentes. Peu de voix dissonantes se sont fait entendre. Même Dieudonné s’est abstenu de tout dérapage ! Détail qui peut paraître anecdotique, mais qui, en réalité, en dit long, les internautes musulmans n’ont eu aucune difficulté à habiller de bleu-blanc-rouge leur photo de profil Facebook. Un mimétisme inédit et rassurant ? Les mots de François Hollande n’y sont peut-être pas étrangers. Le chef de l’État n’a pas hésité à nommer l’ennemi, Daesh, et à lui déclarer la guerre par des mesures vigoureuses à l’intérieur (instauration de l’état d’urgence) comme à l’extérieur (bombardement de Raqqa, la « capitale » jihadiste en Syrie). Ce faisant, il a déplacé le curseur du débat de l’islam vers le terrorisme.

Une situation dans laquelle aucune ambiguïté n’est possible

Autant les attaques de janvier avaient pu apparaître à certains comme une sorte de vendetta religieuse et/ou politique – que l’on songe à la tentative bien peu convaincante d’Amedy Coulibaly de relier sa tuerie antisémite au conflit israélo-palestinien -, autant, cette fois, aucune ambiguïté n’est possible. Personne n’a demandé aux musulmans français de se démarquer de Daesh : ça allait de soi. Younès M., 60 ans, n’est pas choqué par le brusque virage sécuritaire de François Hollande. Originaire du Maroc, cet ancien soldat qui servit quinze ans durant sous le drapeau français estime que « ce sont les terroristes qui créent l’amalgame en tuant au nom de l’islam, alors qu’ils sont une perversion de l’islam ».

L’un des textes les plus partagés sur les réseaux sociaux de la diaspora maghrébine aura été un article d’Olivier Roy sur les causes de la radicalisation paru dans le quotidien français Le Monde. L’islamologue y explique que le jihadisme doit être analysé comme une révolte générationnelle et nihiliste qui touche certains milieux marginaux déjà entrés en dissidence par rapport à la société. « Si les causes étaient structurelles et tenaient à l’islam, comment expliquer que ce phénomène soit circonscrit à quelques milliers de personnes sur une population de plusieurs millions de Français musulmans ? » s’interroge le chercheur.

En janvier, la menace était à la fois lointaine et localisée. En novembre, chacun a senti qu’il aurait pu être parmi les victimes des criminels, explique Ahmed Yousfi

Par ailleurs, le caractère aveugle des fusillades du vendredi 13 novembre a contribué à un phénomène d’identification avec les victimes. Les journaux ont publié d’innombrables photos et portraits des malheureux tombés ce soir-là. Parmi eux, les Franco-Tunisiennes Halima et Houda Saadi, l’architecte marocain Mohamed Amine Ibnolmobarak, ou encore Asta Diakité, la cousine du footballeur Lassana Diarra. Autant de vies brisées de manière absurde, atroce, injustifiable. « Janvier ou novembre, le choc est le même, explique Ahmed Yousfi, patron d’une société de conseil en relations publiques et en communication. La différence est au niveau du vécu. En janvier, la menace était à la fois lointaine et localisée. En novembre, chacun a senti qu’il aurait pu être parmi les victimes des criminels. La réaction de rejet a été sans appel, et plutôt saine. On n’a pas vu refleurir les habituelles et nauséabondes théories du complot qui avaient inondé la toile au début de l’année. J’ai le sentiment que les valeurs de la République ont regagné un peu de terrain. »

L’influence des représentants de l’Islam en France

Parallèlement à cette communion dans la douleur, les appels à un examen de conscience venant d’intellectuels ou de penseurs réformistes se multiplient. Les textes du philosophe Abdennour Bidar, porte-étendard de l’existentialisme musulman et chantre d’un islam recentré sur son message spirituel, trouvent davantage d’écho. Les imams, qui, longtemps, ont eu tendance à se réfugier – ou à se cacher – derrière des discours soporifiques et lénifiants (« l’islam est une religion de paix »), semblent enfin admettre que la radicalisation doit être prise à bras-le-corps et combattue idéologiquement. Le 29 novembre, en présence de Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur et des Cultes, quatre cents responsables musulmans venus de toute la France se sont réunis à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, pour afficher leur unité et leur rejet absolu du terrorisme… Reste l’éternelle question de l’audience réelle des représentants de l’islam de France. Il n’est par exemple un secret pour personne que le Conseil français du culte musulman (CFCM) n’a jamais réussi à s’imposer.

Bernard Cazeneuve (à g.) reçoit la direction du CFCM, le 24 novembre, au ministère de l'Intérieur © Alain Guilhot/Divergence

Bernard Cazeneuve (à g.) reçoit la direction du CFCM, le 24 novembre, au ministère de l'Intérieur © Alain Guilhot/Divergence

La propension des médias et des responsables politiques à se tourner systématiquement vers les religieux musulmans après chaque drame suscite d’ailleurs incompréhension et agacement. « Pourquoi toujours interroger des imams dont beaucoup sont davantage des bricoleurs de sourates que des autorités spirituelles reconnues ? Et pourquoi presque jamais des musulmans laïques insérés dans la société civile ? se demande Fatma Bouvet de la Maisonneuve, une psychiatre franco-tunisienne membre du Conseil économique, social et environnemental. Cette démarche est très réductrice, car elle enferme les Français d’origine ou de tradition musulmane dans un stéréotype fort éloigné des canons de la laïcité. Et elle est contre-productive, car elle empêche toute identification. La plupart de ceux qu’on fait parler au nom de l’islam de France ne représentent pas les musulmans, au contraire ! »

Il y a des crispations très fortes, c’est indéniable, mais la France sait intégrer ses immigrés, commente Hakim El Karoui

Comme Olivier Roy, l’essayiste Hakim El Karoui, fondateur du Club XXIe siècle, suggère d’éviter les raccourcis communautaires et propose de recentrer le débat sur la désagrégation du lien social dans les quartiers de relégation, phénomène qui, à ses yeux, constitue le plus grand échec de la République. « Il y a des crispations très fortes, c’est indéniable, dit-il, mais la France sait intégrer ses immigrés, toutes les données démographiques en témoignent, notamment celles qui concernent les mariages mixtes (une union sur quatre, désormais). Les Français savent faire la part des choses, sinon ce serait la guerre civile depuis longtemps, car cela fait vingt ans qu’ils sont confrontés au terrorisme islamiste. »

Ahmed Yousfi se montre moins optimiste : « Une sourde anxiété s’est installée dans la communauté musulmane, notamment chez les plus âgés, qui craignent maintenant la réaction des Français. Pour résumer, en schématisant, on pourrait dire qu’ils ont peur à la fois de Daesh et du Front national. »


L’ISLAMOPHOBIE REPART À LA HAUSSE

330 agressions et menaces visant les musulmans ont été recensées en France au cours des 9 premiers mois de 2015 (110 pendant la même période de 2014). 35 l’ont été depuis les attentats du 13 novembre à Paris. Soit plus que la moyenne, mais nettement moins qu’après les attentats du mois de janvier

Sources : Observatoire national contre l’islamophobie, Dilcra, Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme.