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Cet article est issu du dossier «Beaux livres : la sélection de Jeune Afrique pour la fin de l'année 2015»

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Livres

Fiction : quand l’école française justifiait la colonisation

Recueil d'alphabet, datant probablement de 1945 © Éditions Hoëbeke

En cette fin d'année, J.A. vous propose une sélection d'ouvrages voyageant entre l'Afrique et le Sud des États-Unis, et réalisés par des photographes, des dessinateurs, des peintres ou des romanciers. À offrir ou à s'offrir.

« Sous l’influence de la France, le Noir inerte devient un serviteur docile dont la force physique s’applique à un travail utile ; le bandit soudanais un combattant discipliné dont le mépris de la vie se transforme en vaillance héroïque, l’Asiatique souple et avisé, un soldat alerte ou un intelligent auxiliaire de commerce. Partout, la France met heureusement en œuvre le concours de l’indigène, soit pour consolider sa domination, soit pour en aider le développement. » Voilà ce qu’apprenaient sur les bancs de l’école, La Géographie par l’image et la carte en main, les petits Français dans les années 1920 !

C’est à une plongée – assez effarante – au cœur d’une idéologie dévastatrice, suffisante et raciste que nous invite Didier Daeninckx dans L’École des colonies. Une œuvre de fiction qui s’appuie sur près de 300 documents d’archives (manuels scolaires, ouvrages ou matériel pédagogique à la disposition des enseignants, images distribuées aux élèves méritants…), dont certains sont reproduits, la plupart du temps sans aucun commentaire afin de « ne pas influencer la réflexion du lecteur », explique le romancier français. Ce choix pourrait décevoir ceux qui souhaiteraient en apprendre davantage, mais malgré cela L’École des colonies reste un ouvrage intelligemment conçu et original.

À partir du témoignage d’anciens instituteurs, Didier Daeninckx relate le quotidien d’un enseignant affecté en 1945 dans le douar de Tigali, en Kabylie, période à laquelle « l’empire commence à se fissurer », précise-t-il à Jeune Afrique. Dans le journal et la correspondance que Roger Arvenel entretient avec quatre de ses amis de l’école normale d’Aix-en-Provence envoyés en poste à Madagascar, en Nouvelle-Calédonie, au Sénégal et au Tonkin se dessinent les espoirs et la désillusion d’intellectuels qui, une fois sur place, saisissent toute la perversité du système colonial dont ils sont pourtant une courroie de transmission essentielle.

Il faut une main-d’œuvre bon marché ? Une partie des cours sera remplacée par des « travaux pratiques », euphémisme pour désigner des travaux agricoles.

Pour s’imposer et se maintenir, l’entreprise impériale française a besoin de sujets dociles, prêts à la servir (quitte à y laisser la vie sur les champs de bataille européens) et à nourrir son économie. L’école y pourvoira. Les ordres des colons doivent être compris ? Le français sera la seule langue autorisée dans les classes. Il faut une main-d’œuvre bon marché ? Une partie des cours sera remplacée par des « travaux pratiques », euphémisme pour désigner des travaux agricoles. Un système de dérogation à la loi française permettra de faire travailler des enfants de 10 ans dans les établissements scolaires qui cultivent de la patate douce ou du mil, élèvent des chèvres ou des bœufs.

« La France vous considère comme ses enfants, nous voulons faire de vous des hommes honnêtes, bons, capables de devenir d’excellents travailleurs de la terre », affirme Le Livre du fellah. Petit manuel d’agriculture à l’usage des écoles d’indigènes musulmans, écrit par Claude Rolland en 1906. Que l’on comprenne bien : « Une grande puissance comme la France ne peut se passer de colonies. Les colonies constituent un marché important où la métropole se procure à bon compte les matières premières et les produits alimentaires dont elle a besoin, où elle vend, sans avoir à tenir compte des droits de douane, les produits de son industrie », détaille le Manuel de géographie cours moyen (1925).

Pas question de former des esprits éclairés : il faut « éviter que ces nouvelles connaissances ne deviennent un instrument de perturbation sociale. En donnant l’illusion à nos protégés qu’ils peuvent être nos égaux, on ne fait que fabriquer des déclassés, des aigris », fait dire Daeninckx à l’un des administrateurs coloniaux, exprimant là l’inquiétude de l’appareil colonial. Raison pour laquelle, explique l’écrivain, « l’école est le lieu de l’apprentissage de la hiérarchie des races. L’on trouve une vision raciale et raciste du monde dans le livre d’apprentissage Le Tour de la France par deux enfants, best-seller écoulé à 8 millions d’exemplaires entre 1885 et 1955 et dans lequel on peut lire, par exemple, que « la race la plus parfaite est la race blanche ». Cette division raciale est absolument nécessaire à la tenue d’un empire reposant sur le code de l’indigénat, incompatible avec des valeurs universalistes ».

La vision coloniale perdure fortement en France, où l’on entend toujours ces mêmes paroles racistes, commente Didier Daeninckx

La « mission civilisatrice » de la France est un mythe que ce beau livre dissèque finement alors que l’école a largement distillé son venin dans la société française : une « propagande de bonne conscience qui a été relayée par des films, des chansons, des romans », complète Didier Daeninckx. Et d’ajouter : « Cette vision du monde raciste et paternaliste, on ne s’en défait pas comme ça, sans un énorme travail de déconstruction. Il est clair qu’en France cela n’a jamais été fait. Exception faite des travaux entrepris par des historiens comme Françoise Vergès, Sandrine Lemaire ou Pascal Blanchard. La volonté, au niveau du pouvoir central de l’Éducation nationale, est fortement limitée alors qu’il faudrait, comme dans les pays anglo-saxons, de nombreuses chaires d’études et de recherches postcoloniales au sein des universités. La vision coloniale perdure fortement en France, où l’on entend toujours ces mêmes paroles racistes, hallucinantes, hors du temps, et qui touchent de très larges couches de la population française. »

Et sur le continent, où la France a scolarisé entre 5 % et 7 % des enfants, quelles traces cette propagande a-t-elle laissées ? « L’histoire de France étant faite de résistance et de révolte, précise Didier Daeninckx, cela a nourri une volonté d’émancipation et d’indépendance que les enseignants, proches des populations, ont perçue et parfois soutenue, au prix de leur vie, à l’instar de Maurice Audin. » Une aspiration à la liberté qui a nourri les Césaire et les Senghor, que Roger Arvenel imagine en académiciens « faisant résonner sous la Coupole les accents des Antilles et d’Afrique noire, imposant leurs rimes à ces Immortels aux oreilles obstruées par des bouchons de vieille cire jaunâtre. Peut-être étudiera-t-on leurs œuvres dans nos écoles, un jour prochain ? Je rêve ? Oui, mais il suffit parfois de rêver pour que les choses arrivent enfin… ».

L’École des colonies, de Didier Daeninckx, éd. Hoëbeke, 144 pages, 150 illustrations, 27,50 euros

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