Elections

Venezuela : avis de tornade sur Caracas pour les héritiers de Chávez

Nicolás Maduro, le président sortant, en campagne dans la capitale, en août. © MIGUEL GUTIERREZ/EFE/MAXPPP

Tous les sondages annoncent une débâcle des héritiers de Hugo Chávez aux élections législatives du 6 décembre. Problème : ces derniers n'ont aucune intention de passer la main.

Nicolás Maduro n’en a pas fait mystère : il ordonnera aux forces armées de prendre le contrôle de la rue en cas de victoire de l’opposition aux élections législatives du 6 décembre. Cela fait des mois que le successeur de feu Hugo Chávez se prépare à l’échéance. Il sait le régime « bolivarien » à bout de souffle après seize années d’un pouvoir sans partage. L’écrasante majorité des Vénézuéliens (92 %) sait fort bien que la situation du pays est très mauvaise. Et la popularité de Nicolás Maduro s’en ressent : elle a chuté de plus de trente points depuis son élection, en 2013 (22 % aujourd’hui).

Depuis des semaines, la cote de la Table de l’unité démocratique (MUD), la coalition d’opposition, n’en finit pas de monter. Tous les sondages lui prédisent aux législatives un score supérieur à 60 %, soit plus de 30 points de plus que le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), au pouvoir (28,2 %). « La MUD n’a certes pas de programme très précis en raison de la multiplicité et du caractère hétéroclite des partis qui la composent, mais les Vénézuéliens sont prêts à voter pour elle ne serait-ce que pour sanctionner le gouvernement », explique un avocat et expert pétrolier qui préfère garder l’anonymat.

L’opinion publique désapprouve le pouvoir

Pourquoi un tel vote sanction ? Depuis l’arrivée aux affaires, en avril 2013, du successeur de Chávez, une crise économique d’une gravité sans précédent frappe le Venezuela : effondrement de la monnaie (il existe trois taux de change officiels et un taux de change parallèle), pénurie de produits de première nécessité, inflation galopante (entre 180 % et 200 % selon le FMI, 80 % selon le gouvernement)… Il faut dire que, pour un pays totalement dépendant du pétrole, la chute vertigineuse des cours depuis 2014 est une catastrophe absolue.

Le 10 novembre, la campagne électorale était sur le point de s’ouvrir quand deux neveux de Cilia Flores, la première dame, ont été arrêtés en Haïti munis de passeports diplomatiques, puis inculpés aux États-Unis : ils avaient tenté de faire entrer 800 kg de cocaïne dans le pays. Maduro n’a jamais soufflé mot de l’affaire, et la presse, largement progouvernementale, non plus, mais le scandale a fini par s’ébruiter, ce qui n’a pas contribué à redorer le blason d’une équipe au pouvoir déjà jugée corrompue.

« L’opposition est favorite mais nullement assurée de l’emporter, pronostique le politologue Luis Vicente León, à Caracas. Elle obtiendra plus de sièges que ne le pensent les chavistes, mais moins qu’elle ne l’espère. » Obtiendra-telle la majorité requise de 83 sièges ? Dans le passé, le régime a démontré sa capacité à vaincre quand tout le monde annonçait sa défaite. En 2012, le charismatique Hugo Chávez, gravement malade, fut réélu sans problème. À la mort de celui-ci, l’année suivante, Maduro, pourtant infiniment moins brillant que son mentor, remporta le scrutin.

La quasi-inexistence du secteur privé sèvre les opposants de sponsors pour financer leur campagne

Le gouvernement a commencé sa campagne il y a un an avec la nomination de trois membres du Conseil national électoral – lesquels ne lui sont certes pas hostiles. Parallèlement, il multiplie les chausse-trapes sous les pieds de l’opposition. La députée María Corina Machado a été déchue de son mandat l’an dernier et ne peut se présenter… L’opposant Leopoldo López et le maire de Caracas, Antonio Ledezma, sont accusés de complot et emprisonnés … Et un parti dont le logo, les couleurs et jusqu’au nom (MIN-Unidad) rappellent étrangement ceux de la MUD a été manipulé pour égarer les électeurs… Les meetings de l’opposition sont par ailleurs émaillés d’incidents : coupures d’électricité, retards d’avions, fermeture de routes… Et la quasi-inexistence du secteur privé sèvre les opposants de sponsors pour financer leur campagne.

Les mesures du gouvernement pour reconquérir l’électorat

Utilisant à tout bout de champ la figure de Chávez, le gouvernement poursuit ses programmes sociaux, point fort du chavisme. Chaque semaine, il distribue des logements, et même, sur les marchés dits populaires, de la nourriture, comme s’il voulait prouver que ce sont les entreprises privées et leurs amis américains qui organisent les pénuries. Fin octobre, les salaires des enseignants ont augmenté de 30 %. Les retraités ont pour leur part touché un treizième, un quatorzième et même un quinzième mois, tandis que le salaire minimum était réévalué. Toutes ces largesses sont censées compenser les pertes de pouvoir d’achat provoquées par l’inflation.

Pour tenter de limiter la casse électorale, Maduro a trouvé un bouc émissaire commode : les élites colombiennes, accusées de chercher à déstabiliser la République bolivarienne. Il a fermé la frontière entre les deux pays et proclamé l’état d’exception dans vingt-quatre villes qui en sont proches. « Le PSUV devrait perdre sa majorité à l’Assemblée, mais divers tripatouillages dans les circonscriptions pourraient lui permettre de limiter l’ampleur de sa défaite, avance le juriste Juan Carlos Sainz Borgo, de l’Université onusienne pour la paix, au Costa Rica. Avec moins de suffrages, il pourrait obtenir davantage de députés. » De fait, la loi électorale de 2010 octroie un poids accru à certaines circonscriptions notoirement chavistes.

14 % du corps électoral, travaillent directement pour l’État

Selon une enquête publiée en janvier, 2,5 millions de personnes, soit 14 % du corps électoral, travaillent directement pour l’État. La grande majorité votera probablement pour le PSUV par peur des représailles. À son arrivée dans le bureau de vote, chaque électeur doit en effet s’identifier au moyen de ses empreintes digitales, ce qui permet au gouvernement de savoir très facilement qui est allé voter et qui s’est abstenu.

Le 18 novembre, Ernesto Samper, le secrétaire de l’Union des nations sud-américaines (Unasur), est arrivé à Caracas à la tête d’une équipe de soixante personnes chargée de superviser le scrutin dans plusieurs villes. Mais Maduro a refusé la présence d’observateurs internationaux (ONU, Union européenne, Organisation des États américains, etc.). Ce qui incite à nourrir quelques doutes quant à la transparence et à la fiabilité du scrutin.


OPPOSANTS À L’OMBRE

Leopoldo López purge une peine de quatorze ans de réclusion à la prison militaire de Ramo Verde, près de Caracas, pour incitation à la violence lors des manifestations antigouvernementales de février 2014. Antonio Ledezma, le maire de Caracas, a été arrêté quelques jours plus tard et incarcéré au même endroit sous l’accusation de complot contre le gouvernement. Opéré d’une hernie inguinale en avril, il est depuis en résidence surveillée. Y a-til lieu de le traduire devant un tribunal ? Le 16 novembre, l’audience préliminaire censée en décider a été repoussée pour la huitième fois, sans explication.

Depuis l’arrestation de leurs maris, Lilian Tintori, l’épouse de López, et Mitzy Capriles, celle de Ledezma, ont repris le flambeau. Elles prennent la parole à la télévision, animent des meetings… Au cours de l’un d’eux, le 25 novembre, Luis Manuel Diaz, un dirigeant de l’opposition, a été tué par balles. Par qui ? Peut-être finira-ton par le savoir.

Tintori a convaincu l’ONU, Human Rights Watch, trente-cinq exprésidents latino-américains, le Congrès des députés espagnols et le Premier ministre français d’intervenir en faveur de la libération de son époux.

 

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