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Cet article est issu du dossier «Beaux livres : la sélection de Jeune Afrique pour la fin de l'année 2015»

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Arts

Photographie : plongée de Bernard Hermann dans la Nouvelle-Orléans noire disparue

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Les Africains-Américains qui « masquent indien » racontent une histoire peu connue de fraternité face au racisme et au rejet.

Les Africains-Américains qui « masquent indien » racontent une histoire peu connue de fraternité face au racisme et au rejet. © BERNARD HERMANN, BONS TEMPS ROULES, ALBIN MICHEL, 2015

En cette fin d’année, Jeune Afrique vous propose une sélection d’ouvrages voyageant entre l’Afrique et le sud des États-Unis, et réalisés par des photographes, des dessinateurs, des peintres ou des romanciers. À offrir ou à s’offrir.

Aux pieds de Notre-Dame de Paris, l’eau de la Seine emporte vers la mer le temps et les amours. Depuis son perchoir de la place du Petit-Pont, au sixième étage, le photographe Bernard Hermann regarde les saisons passer et la lumière varier au gré de la journée. Entouré de souvenirs de voyage, le rouquin blanchi qui va sur ses 75 ans se contente aujourd’hui d’arpenter le monde en esprit. Des heures de lecture lui suffisent, chaque jour, pour se perdre dans des au-delà subjuguant, sans autre drogue que l’envie de savoir. Un peu désabusé par l’air du temps, il cingle : « Autrefois, le voyageur n’était pas un touriste. » Mais s’il ne bouge plus de ce « km 00 » qui a donné un titre à son avant-dernier ouvrage (Paris, km 00, Phébus), il fut grand voyageur, usant les sièges du Transsibérien jusqu’en Mongolie, patinant le pont des navires dans le Pacifique sud, bavardant avec Alain Colas sur Pen Duick VI, essuyant à son front la moiteur amazonienne et découvrant la méditation en Inde, bien sûr. S’il ne mange plus de viande depuis quarante-six ans, le mur de son appartement s’orne d’une carapace de tortue, de couteaux de jet et de défenses d’éléphant…

De tous ces voyages, Bernard Hermann, ancien journaliste pour France-Soir, a fait des livres qu’il balaie d’un revers de la main. Au fond, le seul qui compte à ses yeux, c’est celui qu’il a eu le plus de mal à publier, celui qui bat dans son sang comme un rythme de jazz et qui vient de paraître, Bons Temps roulés, dans La Nouvelle-Orléans noire disparue 1979-1982, chez Albin Michel.

Quand il débarque en Louisiane, en 1979, il renoue avec son histoire familiale et s’immerge au cœur d’une passion charnelle

À la fin des années 1970, Hermann travaille avec Didier Millet, des Éditions du Pacifique, depuis Tahiti. Quand il débarque en Louisiane, en 1979, il renoue avec son histoire familiale et s’immerge au cœur d’une passion charnelle, celle qui le porte vers les « musiques noires », pour parler court. « Ma grand-mère maternelle, née à La Nouvelle-Orléans, avait eu pour grand-père le célèbre Dr Louis Charles Roudanez, diplômé des facultés de médecine de Paris et de Dartmouth aux États-Unis. Cet « homme de couleur libre » natif de Louisiane, praticien dévoué, pionnier des droits civiques, propriétaire et directeur de L’Union, puis de la New Orleans Tribune, premiers journaux noirs du Sud… », écrit-il.

Mais que le pouls de Big Easy batte dans ses veines ne change rien à l’affaire : Hermann est blanc comme un Alsacien, redneck (« plouc » du Sud) en puissance et de facto suspect dans les quartiers noirs de « N’awlins, ville frontière caraïbe, lupanar et tripot du vaste Sud américain ». Sortir un appareil photo ici ? Suicidaire. « Il faut être cool, avoir un bon mojo, rappelle le photographe. Et puis le mépris du danger est hautement vénéré… »

Possédé par la ville, « Picture Man » se fait accepter en distribuant des tirages. Il va rester quatre ans dans la moiteur festive de la Crescent City, au risque de s’engluer dans les sables mouvants d’une cité « championne du nombre de meurtres et de bavures policières par habitant ». « Partout l’alcool et la drogue, la bringue, le jeu et l’argent, l’amour, la jalousie et l’honneur, l’humidité et la chaleur, toute cette sacrée vie trop pimentée oscillait toujours entre indolence et violence. »

Ses images racontent, entre autres, les sorties des clubs africains-américains, lors du Mardi gras ou à l’occasion de funérailles grandiloquentes

Dans ce melting-pot qui relève du bouillon de culture sous pression dans une Cocotte-Minute, Hermann aurait pu photographier le morbide et le sensationnel. Il a choisi l’inverse : « On mourait toujours beaucoup dans La Nouvelle-Orléans noire, et c’était sans doute pour cela que l’on y faisait autant la fête. » Ses images racontent, entre autres, les sorties des clubs africains-américains, lors du Mardi gras ou à l’occasion de funérailles grandiloquentes. Devant, le Grand Marshall ouvrant la marche, derrière lui le marching band, encore derrière la foule des danseurs. « Des écoles de samba du Brésil aux clubs carnavalesques néo-orléanais, il s’agissait de s’inventer une vie où l’on puisse être occasionnellement comme on aimerait l’être toujours : libres, beaux et élégants, tous ensemble pour célébrer la vie et faire la fête corps et âme confondus… Let’s boogie! »

Entre 1979 et 1982, armé de son Nikon, Hermann cherche les derniers feux d’une culture propre aux années 1950, attentif à la dignité de ceux qui entrent dans son cadre. Son chapitre « Big Chief Indien » sur les gangs d’Indiens de Mardi gras – qui n’ont pas forcément du sang indien, d’ailleurs – est une merveille de retenue sensible malgré le baroque délirant des costumes. « Parfois, l’ego créatif couvre le sujet, dit Hermann. Pour moi, c’est obscène, c’est du cannibalisme. » Ses Africains-Américains qui « masquent indien » racontent une histoire peu connue de fraternité face au racisme et au rejet.

En 1982, le photographe est revenu de New Orleans sur le bateau d’Olivier de Kersauson. Aucun éditeur, en France, n’a voulu de son livre. « Quand je montrais mes images, personne n’en voulait. L’époque était aux Noirs en train de crever de faim en Éthiopie… » Ainsi, il lui faudra attendre 2015 pour voir son hommage à N’awlins paraître enfin. Dix ans après que l’ouragan Katrina a semé la désolation sur ce « bout du monde d’alluvions déposées par le Mississippi en pleine mer » et emporté avec lui les Grand Marshalls, les marching bands et les chefs indiens.

Bons temps roulés, dans la Nouvelle-Orléans noire disparue 1978-1982, de Bernard Hermann, éd. Albin Michel, 260 pages, 49 euros

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