Politique

Terrorisme : la Belgique est-elle vraiment le maillon faible de l’Europe ?

Pourquoi la majorité des attentats perpétrés en Europe ces dernières années ont-ils été préparés dans les banlieues déshéritées du « plat pays », ce véritable hub de l’islamisme radical ? Tentative d’explication.

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Mis à jour le 2 décembre 2015 à 12:11

Au QG de la police, en 2013, exposition d’armes saisies lors de perquisitions. © GEERT VANDEN WIJNGAERT/AP/SIPA

Invités par les autorités à ne pas divulguer d’informations sur l’opération antiterroriste en cours, médias et internautes belges ont, le 22 novembre, réagi avec humour : ils ont inondé les réseaux sociaux de photos représentant… des chats. Le lendemain, la police s’est mise au diapason en publiant en guise de remerciements l’image d’un bol de croquettes…

Un brin de fantaisie plutôt bienvenu en ces temps de tragédie. Car depuis les attentats du 13 novembre à Paris, la Belgique est au cœur de la tourmente. Décidées en Syrie par l’état-major de l’État islamique (EI), les attaques ont en effet été organisées en Belgique. Abdelhamid Abaaoud, le chef présumé du commando (il a été abattu cinq jours plus tard à Saint-Denis), est un Belgo-Marocain originaire de Molenbeek, l’une des dix-neuf communes de l’agglomération bruxelloise, de même que les frères Ibrahim et Salah Abdeslam – le premier s’est fait exploser dans un café parisien, le second est toujours en fuite à l’heure où ces lignes sont écrites.

La Belgique, un hub du djihadisme mondial ?

Les Belges ont donc découvert avec stupeur que leur pays était devenu la base arrière du jihadisme en Europe. Et compris du même coup qu’ils pouvaient à leur tour être une cible. Informé de l’imminence d’attaques simultanées dans la capitale, Charles Michel, le Premier ministre, a décrété l’état d’alerte et ordonné la fermeture des métros et des écoles pendant quatre jours. Une décision sans précédent qui a peut-être permis d’éviter le pire.

Sa position géographique au cœur de l’Europe, la densité de sa population, l’existence sur son territoire d’une importante diaspora musulmane (principalement marocaine) et la facilité avec laquelle il est possible de s’y procurer des armes expliquent en partie que la Belgique soit devenue une sorte de hub du jihadisme mondial. Près de cinq cents de ses ressortissants combattent aujourd’hui en Syrie et en Irak.

Sa classe politique et ses services de renseignements ont-ils à ce point manqué de vigilance et sous-estimé la menace ?

C’est proportionnellement avec celui du Danemark le plus fort contingent européen. Molenbeek (100 000 habitants), deuxième ville la plus pauvre du pays, et Vilvorde sont en première ligne. Mehdi Nemmouche, le tueur du Musée juif de Belgique, à Bruxelles (4 morts en mai 2014), a séjourné à Molenbeek. Le Marocain Ayoub El Khazzani, auteur de l’attaque avortée contre le Thalys Amsterdam-Paris, en août 2015, aussi. Et le 21 janvier à Verviers, en Wallonie, la police a démantelé un groupe jihadiste encadré par Abaaoud qui s’apprêtait à passer à l’action. Les signes avant-coureurs n’ont donc pas manqué.

Le réveil est brutal. En France, la Belgique est aujourd’hui accusée par certains d’être le maillon faible de l’Union européenne. Dans la presse anglo-saxonne, elle est parfois présentée comme un « État failli ». Sa classe politique et ses services de renseignements ont-ils à ce point manqué de vigilance et sous-estimé la menace ?

Quels liens entre la France et la Belgique ?

Les choses sont plus nuancées. Il existe assurément dans ce pays des microclimats propices au radicalisme islamique, comme il a pu en exister dans certaines banlieues françaises, de Roubaix à Saint-Denis ou à la région lyonnaise. Les jihadistes belges sont indiscutablement nombreux, mais beaucoup, à l’instar de Nemmouche, sont de nationalité française et se sont radicalisés en France.

Dans les deux pays, l’islam subit l’influence du wahhabisme, idéologie saoudienne considérée comme la matrice intellectuelle du jihadisme. Cette influence est sans doute supérieure dans les mosquées belges, parce qu’elle n’est pas contrebalancée par celle de l’Algérie, qui, par tradition, dirige la mosquée de Paris. Mais il ne fait aucun doute que des convergences existent.

« Ils combattent ensemble au sein de brigades « françaises » en Syrie sous la bannière d’Al-Nosra ou de l’État islamique », souligne le journaliste David Thomson, l’un des meilleurs connaisseurs de cette mouvance, dans son livre Les Français jihadistes. Dans un premier temps, ils sont souvent cantonnés aux basses besognes en raison de leur inexpérience militaire et de leur maîtrise insuffisante de l’arabe. Certains (Abaaoud) commencent comme fossoyeurs, d’autres (Nemmouche) comme gardiens de prisonniers ou d’otages.

Même si, comme partout, le racisme y sévit, la Belgique est l’un des pays qui a en apparence le mieux réussi à intégrer les enfants d’immigrés

Paradoxalement, même si, comme partout, le racisme y sévit, la Belgique est l’un des pays qui a en apparence le mieux réussi à intégrer les enfants d’immigrés, nombreux dans les assemblées délibérantes, les exécutifs locaux et même au Parlement fédéral. Quant au « ressentiment colonial », il n’existe pas pour les Maghrébins.

Les causes du radicalisme en Belgique

Les Belges, qui s’enorgueillissaient de ne pas avoir connu d’émeutes comparables à celles qui ont secoué les banlieues françaises, ont-ils péché par angélisme ? « L’expansion du radicalisme islamiste est le résultat de nos compromissions et de nos lâchetés dans la défense de nos valeurs », explique le juriste Étienne Dujardin dans une tribune publiée dans Le Vif-L’Express pour dénoncer les hommes politiques qui, à droite comme à gauche, ont fermé les yeux sur la dérive communautariste dont certains quartiers délaissés sont le théâtre.

La question est sensible. Elle fait directement écho aux tensions qui minent le pays depuis sa création, en 1831. Difficile en effet de stigmatiser le repli identitaire des musulmans quand Flamands et Wallons évitent soigneusement de se mélanger ! Les traditions politiques belges diffèrent des françaises. L’idée de laïcité est ici moins prégnante, la tolérance aux expressions du fait religieux plus forte.

L’exécutif, dirigé par les libéraux alliés aux nationalistes flamands du N-VA, a promis de durcir l’arsenal répressif

L’affaiblissement continu de l’État central depuis l’avènement de la fédéralisation, en 1993, constitue un facteur aggravant. La dévolution de compétences aux régions et l’inextricable empilement des niveaux de décision (le fameux « millefeuille administratif ») compliquent la coopération sécuritaire et l’échange de renseignements. À Bruxelles, il existe ainsi dix zones de police pour les dix-neuf communes ! L’Organe de coordination pour l’analyse de la menace (Ocam), qui chapeaute la lutte antiterroriste, manque en outre de moyens matériels et humains (600 agents dont 70 analystes), ce qui ne l’a pas empêché de subir des restrictions budgétaires en 2015.

L’onde de choc des attentats de Paris va-telle apporter des réponses plus énergiques ? L’exécutif, dirigé par les libéraux alliés aux nationalistes flamands du N-VA, a promis de durcir l’arsenal répressif. Et Jan Jambon, le ministre de l’Intérieur, a promis de s’occuper « personnellement » de Molenbeek.


 

UN ÉCHEVEAU DE FILIÈRES

La Belgique est au cœur des réseaux salafo-jihadistes depuis une quinzaine d’années, bien avant l’apparition de l’État islamique donc. Abdessatar Dahmane et Rachid Bouraoui el-Ouaer, les deux faux journalistes d’origine tunisienne qui, le 9 septembre 2001, assassinèrent le commandant Massoud, figure de la rébellion afghane et farouche adversaire des talibans, avaient préparé leur opération à Molenbeek. Dahmane était influencé par le prédicateur Bassam Ayachi, dont le fils est mort récemment en Syrie. Ayachi a marié Dahmane à Malika el-Aroud, la « veuve noire », auteure des Soldats de la lumière, ouvrage culte dans la galaxie jihadiste qui a été retrouvé dans la bibliothèque de Hayat Boumeddiene, la compagne du tueur de l’Hyper Cacher, Amedy Coulibaly. En secondes noces, Malika el-Aroud a épousé Moez Gharsallaoui, un recruteur belgo-tunisien d’Al-Qaïda qui a été en contact au Pakistan avec le Toulousain Mohamed Merah avant d’être tué par un drone américain en 2012.

C’est aussi à partir de la Belgique qu’un autre Tunisien, l’ancien footballeur Nizar Trabelsi, a préparé un attentat (avorté) contre l’ambassade des États-Unis à Paris. Muriel Degauque, une convertie de Charleroi, est devenue à 25 ans la première femme kamikaze occidentale (elle s’est fait exploser au milieu de policiers irakiens en novembre 2005). Enfin, le groupe Sharia4Belgium, que dirige l’excentrique Fouad Belkacem, s’est fait remarquer par son activisme dans les rues d’Anvers en 2010. Il apparaît aujourd’hui qu’il a envoyé près d’une centaine de combattants en Somalie et en Syrie.