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Cet article est issu du dossier «Terrorisme : les nouvelles menaces qui pèsent sur l'Afrique»

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Sécurité

Terrorisme : l’Afrique peut-elle faire face ?

Dix capitales africaines ont été, ces dernières années, la cible d'attaques meurtrières (ici à Nairobi, en juin 2010). © TONY KARUMBA/AFP

Alors que les attentats de Paris ont révélé les failles sécuritaires de l'Europe, comment le continent, qui conjugue à la fois une grande habitude et une vraie impuissance, lutte-t-il contre les groupes jihadistes ?

Face à ce nouveau mode de guerre asymétrique qu’est le terrorisme jihadiste, l’Afrique conjugue à la fois une grande habitude et une grande impréparation. De Nouakchott à Djibouti, de Casablanca à Mombasa, l’arme de la terreur fait partie du paysage depuis une décennie. Dans la seule bande sahélienne, l’activité des groupes islamistes radicaux a entraîné le déplacement de 3,5 millions de réfugiés et la mort de près de 20 000 civils (dont 60 % pour le seul Nigeria), et pas moins de dix capitales du continent ont été, ces dernières années, la cible de prises d’otages et d’attentats meurtriers : Tunis, Tripoli, Bamako, Abuja, N’Djamena, Niamey, Kampala, Nairobi, Djibouti, Mogadiscio…

L’impuissance du continent

Le terrorisme y est donc un phénomène relativement résilient, et les réactions des populations qui y sont confrontées diffèrent assez largement de ce que l’on observe en Europe en ce moment : ni sidération, ni incapacité à comprendre ce qui leur arrive, mais un mélange de résignation et de révolte, surtout une facilité spontanée à regarder la réalité en face. Il s’agit bien d’une guerre, et les jihadistes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), de Boko Haram ou de la nébuleuse Shebab ne sont ni des fous ni des psychopathes, ce sont des ennemis avec un projet élaboré et délibéré : cela, chacun en Afrique l’a compris, et personne ne s’étonne plus de voir la France érigée au rang de cible prioritaire et symbolique puisque cette puissance moyenne est aujourd’hui la plus interventionniste dans le monde arabo-musulman.

Boko Haram compte entre 5 000 et 7 000 hommes, les Shebab 3 000 à 5 000, Aqmi et Al-Mourabitoune un millier

Habitude donc, mais aussi impuissance. Les ressources humaines et matérielles mobilisées par les groupes jihadistes qui écument le 15e parallèle sont faibles : Boko Haram compte entre 5 000 et 7 000 hommes, les Shebab 3 000 à 5 000, Aqmi et Al-Mourabitoune un millier, leur armement se résumant aux fusils d’assaut, aux lance-roquettes, aux grenades et aux bombes humaines. Seul Daesh, implanté en Libye, fort de ses 2 500 combattants répartis entre Syrte et l’enclave de Derna, possède un embryon d’armement lourd, de véhicules blindés et de moyens antiaériens.

Pourtant, les forces de sécurité africaines ont bien du mal à faire face et, quand elles y parviennent, comme dans le nord-est du Nigeria, leurs efforts mutualisés ont l’effet d’un coup de pied dans une fourmilière : l’ennemi se disperse et, plutôt que d’attaquer des localités, multiplie les opérations suicides – les deux dernières en date, perpétrées à Kano et à Yola, capitale de l’État d’Adamaoua, les 17 et 18 novembre, ont fait 47 morts et 130 blessés. L’absence de coopération efficace entre les États dans les domaines du renseignement et de la surveillance est l’une des clés de cette impréparation. Ce travail, indispensable parce que préventif, est en partie assuré par les forces françaises et américaines présentes sur place, mais il est carent là où le renseignement humain fait toute la différence : dans les grandes villes.

L’État islamique attire les jihadistes africains 

Ce constat est d’autant plus préoccupant que l’on observe ces derniers temps un mouvement de retour des jihadistes subsahariens, plus particulièrement francophones, partis combattre dans les rangs de l’État islamique. Maliens, Nigériens, Tchadiens, Sénégalais, Soudanais : ils seraient deux milliers répartis entre les confins syro-irakiens et le nord de la Libye (où les habitants les surnomment « les Boko Haram »).

Certains ont déjà rejoint le Sud libyen, où ils s’engagent aux côtés des tribus arabes en guerre de territoires permanente contre les Toubous. D’autres – notamment un groupe de Sénégalais et de Maghrébins – ont été repérés au sein de la secte d’Abubakar Shekau. Il y a peu de doute que la destination finale de ces terroristes soit leur pays d’origine et plus précisément les métropoles. Dakar est considérée aujourd’hui par les services de renseignements occidentaux comme l’une des capitales les plus menacées et les plus vulnérables, mais Yaoundé et Douala, au Cameroun, sont aussi des cibles potentielles.

Le paradoxe veut aussi que la Tunisie, qui, par son exemple, a semé les graines de la révolution libyenne, soit désormais la principale victime du chaos

Au Maghreb, la situation est différente. Considérés comme les plus performants du continent et très engagés dans la coopération avec l’Europe, les services de renseignements et de sécurité marocains sont très proactifs en matière de détection et de démantèlement des réseaux jihadistes. Très expérimentés eux aussi, leurs homologues algériens sont parvenus à sanctuariser la capitale, Alger, depuis plusieurs années. Reste la Tunisie, sans doute la plus grande pourvoyeuse de recrues pour Daesh et la moins bien préparée, depuis la chute de Ben Ali, à absorber le choc en retour. Le paradoxe veut aussi que ce pays, qui, par son exemple, a semé les graines de la révolution libyenne, soit désormais la principale victime du chaos dans lequel les apprentis sorciers de Paris, Londres et Washington ont plongé la défunte Jamahiriya, passée directement de la case dictature à celle de l’État néant et première fabrique africaine de terreur…

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