Religion

Le pape François en Afrique, face au conservatisme du clergé

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Le pape François, entouré d’évêques et de cardinaux africains, le 23 octobre 2016, au Vatican, en marge du synode sur la famille.

Le pape François, entouré d'évêques et de cardinaux africains, le 23 octobre 2016, au Vatican, en marge du synode sur la famille. © PIERPAOLO SCAVUZZO/AGF/SIPA

L’Afrique, le pape la connaît mal, mais il s’est efforcé de rattraper son retard avant d’y poser le pied pour la première fois, le 25 novembre. L’occasion de dissiper les malentendus qui l’ont parfois opposé à un clergé qui, sur le continent, est réputé conservateur.

Depuis son élection, en mars 2013, Jorge Mario Bergoglio a beaucoup voyagé. Mais jamais encore il n’était venu en Afrique, et c’est peu dire que ses 200 millions de catholiques attendent avec impatience et ferveur ce pape venu du Sud.

À ses débuts au Vatican, François connaissait pourtant mal le continent. Federico Lombardi, chargé de la communication du Saint-Siège, avait d’ailleurs reconnu, début 2014, que le pape s’était jusque-là concentré sur l’Asie, tout en insistant sur le fait qu’il avait reçu – et allait encore recevoir – nombre d’évêques africains. Tout cela, affirmait le jésuite, allait lui permettre de se faire une meilleure idée du catholicisme africain et de ses défis. Et de fait, ces deux dernières années, le souverain pontife s’est entretenu avec des prélats venus de tout le continent : de Guinée en mars 2014, de Madagascar et du Rwanda en avril suivant, de RD Congo et de Côte d’Ivoire en septembre, d’Afrique du Nord en mars 2015, du Bénin, du Gabon et du Kenya en avril, et enfin du Mali, du Congo-Brazzaville et de la Centrafrique en mai…

Raphaël Balla Guilavogui, l’évêque de N’Zérékoré, en Guinée, fait partie de ceux qui ont été reçus à Rome. « Le saint-père était très à l’écoute, dans une ambiance détendue et pleine d’humour, raconte-t-il. Nous avons discuté à bâtons rompus. » Pour rattraper son retard, François s’est aussi appuyé sur le cardinal Monsengwo, l’archevêque de Kinshasa, qui le conseille au sein du « C9 », le conseil des neuf cardinaux chargés de l’épauler dans la réforme de la curie, l’organe administrant l’Église catholique.

Certains évêques africains regrettent Benoît XVI 

Il faut dire que cette première visite fait figure de test et qu’en dépit de l’engouement des fidèles le pape ne suscite pas un fol enthousiasme auprès des évêques africains. Souvent conservateurs (c’est particulièrement vrai pour ceux qui travaillent à la curie), ceux-ci restent pour la plupart de fervents admirateurs – voire des nostalgiques – de son prédécesseur. Benoît XVI était, à leurs yeux, un meilleur défenseur de la doctrine catholique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Jean-Marie Mupendawatu, originaire de RD Congo et secrétaire du Conseil pontifical pour la pastorale des services de la santé, tient à relativiser le modernisme supposé du saint-père – celui-là même qui fait l’admiration des médias occidentaux. « Même si certains cherchent parfois artificiellement à les opposer, il n’y a guère de différence entre les papes Benoît XVI et François en matière de doctrine, insiste-t-il. Il y a une filiation. »

Lors du synode sur la famille, les évêques africains ont répété leur hostilité à une évolution de l’Église sur la question des divorcés remariés ou sur l’homosexualité

Bien sûr, Bergoglio ne va pas abandonner les fondamentaux de la doctrine catholique. Mais certains évêques subsahariens sont désarçonnés face à ce pape qui veut ouvrir grandes les portes de son Église pour aller en mission « aux périphéries » du monde, auprès des laissés-pour-compte. Beaucoup pensent que mieux vaudrait d’abord réaffirmer les exigences catholiques dans un monde en perte de repères. Ils l’ont dit, en octobre, lors du synode sur la famille, qui se tenait à Rome (51 évêques africains y ont pris part). À cette occasion, ils ont répété leur hostilité à une évolution de l’Église sur la question des divorcés remariés ou sur l’homosexualité – une évolution réclamée par nombre de fidèles et ecclésiastiques européens ou américains.

C’est le très conservateur cardinal guinéen Robert Sarah, auteur du best-seller religieux Dieu ou rien, publié en février 2015 et déjà traduit en dix langues, qui a mené la charge. Avec une dizaine de prélats du continent (dont les cardinaux émérites Francis Arinze, du Nigeria, et Christian Tumi, du Cameroun, et avec Samuel Kleda, l’archevêque de Douala), il a coécrit un ouvrage publié quelques jours avant le synode. L’Afrique, la nouvelle patrie du Christ réaffirme le caractère sacré – et donc immuable – du modèle de la famille chrétienne pour le continent. Le même Robert Sarah a également cosigné une lettre adressée au pape François, début octobre. Il s’y inquiétait d’un synode dont les conclusions seraient écrites à l’avance par le pape et ses partisans.

« Il faut reconnaître que la plupart des contributions africaines à la première session du synode sur la famille, qui s’est tenue en octobre 2014, ont été passées à la trappe, décrypte Henri Coudray, évêque du diocèse de Mongo, au Tchad. Elles étaient même absentes des documents finaux publiés à l’issue de la session ! Il était logique que les évêques du continent s’organisent pour être cette fois-ci entendus. »

En dépit de notre poids démographique dans l’Église catholique, nous ne sommes encore pas assez nombreux au synode, explique Joseph Atanga, archevêque de Bertoua

De fait, beaucoup ont le sentiment de ne pas être suffisamment considérés à Rome. « En dépit de notre poids démographique dans l’Église catholique, nous ne sommes encore pas assez nombreux au synode, explique Joseph Atanga, archevêque de Bertoua, au Cameroun. Nous sommes aussi divisés par groupes linguistiques, entre francophones, anglophones, hispanophones et lusophones. Nous devrions nous préparer à parler d’une seule et même voix. » En marge du synode, il a d’ailleurs participé à des réunions destinées à accorder les points de vue africains.

La radicalité du cardinal Sarah n’est toutefois pas partagée par tous. « À Rome, il s’est fendu d’un discours quasi apocalyptique sur une Église qui marche sur la corde raide entre, d’un côté, un Occident menacé par la théorie du genre et la décadence et, de l’autre, l’islamisme radical. Cela manquait totalement de nuance », regrette Mgr Coudray. La plupart des évêques africains demandent surtout à pouvoir parler des problèmes qu’ils rencontrent. « Bien sûr, l’Afrique n’est pas en dehors de la mondialisation, et la question des divorcés ou des homosexuels nous concerne aussi, fait valoir Raphaël Balla Guilavogui, l’évêque de N’Zérékoré. Nous ne voulons pas les éluder, mais nous souhaitons aussi être entendus sur nos préoccupations prioritaires, notamment sur l’accompagnement des couples entre les mariages traditionnel, civil et religieux, ou sur la question de la conversion des femmes catholiques quand elles se marient avec un musulman. »

Le Vatican serait-il déconnecté ? Non, répond le cardinal Monsengwo. « Le saint-père s’appuie beaucoup sur les évêques chez eux. Plus besoin d’être à la curie. Nous avons la possibilité de nous faire entendre depuis là où nous sommes. À Kinshasa, j’ai un téléphone en ligne directe avec lui ! Si c’est nécessaire et que j’en ressens le besoin, je l’appelle et il m’écoute ! » L’Afrique, insiste-t-il, n’est pas oubliée à Rome : « Le fait qu’un Africain participe au C9 est un changement bien perçu par nos fidèles, même si je ne suis pas là pour représenter le continent, mais pour apporter mon regard, certes africain, sur le gouvernement de l’Église universelle. »

Vers un renouveau du clergé africain ?

Les fidèles justement – surtout ceux qui sont actifs au sein de mouvements d’action sociale – espèrent que le voyage du saint-père sera le signal d’un véritable renouveau. « Auparavant, au sein des paroisses, le clergé ne poussait pas toujours à aller vers les pauvres, explique le Béninois Léopold Djogebe, membre (laïc) de la Communauté de Sant’Egidio. Le sentiment dominant, renforcé par un fatalisme stérile, était que tous les Africains étaient pauvres. Désormais, nous sentons dans les paroisses une plus grande attention envers les laissés-pour-compte que sont les enfants des rues, les personnes âgées parfois accusées de sorcellerie ou encore les prisonniers. La prise de conscience est progressive, mais le pape peut l’appuyer et la renforcer. »

La figure du prêtre restera centrale, c’est évident, mais il faut donner plus d’espace aux laïcs dans l’Église, estime Léopold Djogebe

« Il veut que nous regardions les questions de notre temps sans nous voiler la face, en nous adaptant à l’individualisme effréné d’une partie de la jeunesse urbaine africaine », renchérit le père burkinabè Philippe Zongo, également membre de la Communauté de Sant’Egidio. Certains souhaitent aussi, comme le pape François, une Église moins cléricale. « La figure du prêtre restera centrale, c’est évident, mais il faut donner plus d’espace aux laïcs dans l’Église, estime Léopold Djogebe. Ils sont souvent en prise directe avec les réalités du continent et ils ne doivent pas baisser les bras. »

De ce point de vue, l’étape centrafricaine du voyage pontifical aura une indéniable portée symbolique. « Il a été touché par les évêques centrafricains qu’il a reçus à Rome et qui veulent aller vers la réconciliation envers et contre tout », analyse Jean-Marie Mupendawatu. « Le pape va là où l’on souffre, renchérit le cardinal Monsengwo. Il sait que c’est compliqué en Centrafrique, donc il y va ! Il prend un risque, il se mouille et nous pousse à nous mouiller aussi ! »

Cette visite pourtant s’annonce délicate : début novembre, le ministère français de la Défense a émis de sérieuses réserves quant à l’opportunité de la maintenir compte tenu des risques sécuritaires. La Minusca a annoncé un renforcement de ses effectifs pour l’occasion, même si, dans un communiqué publié le 18 novembre, l’ex-Séléka a joué l’apaisement et appelé les Centrafricains à faire bon accueil à François. Prudent, le Saint-Siège a confirmé le voyage, sans exclure une annulation de dernière minute.


CES LIVRES QUI FONT SCANDALE

François a beau être populaire, son – jeune – pontificat n’est pas épargné par des scandales que le Vatican, toujours peu enclin à la transparence, aurait préféré laisser sous le tapis. Deux livres écrits par des journalistes italiens et publiés simultanément, le 5 novembre, dénoncent des dysfonctionnements (voire des malversations) au sein la curie. Dans Chemin de croix, Gianluigi Nuzzi relate les découvertes qu’aurait faites la commission chargée de la réforme économique mise sur pied par le nouveau pape : masse salariale au Vatican en hausse vertigineuse, travaux confiés de gré à gré sans mise en concurrence, patrimoine sous-évalué, utilisation indue du « denier de Saint-Pierre », comptes bancaires au nom de papes décédés…

Quant à Emiliano Fittipaldi, il affirme dans Avarice qu’une partie de l’argent de la Fondation pour l’hôpital pédiatrique du Vatican Bambino Gesu a été utilisée pour rénover l’appartement de l’ancien secrétaire d’État de Benoît XVI, le cardinal italien Tarcisio Bertone. L’intéressé a démenti.

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