Politique

Algérie : pourquoi ils veulent voir le président Bouteflika

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 1 décembre 2015 à 16:47

De g. à dr., Djilali Guerroudj, Zohra Drif Bitat, Louisa Hanoune et Lakhdar Bouregaa, le 6 novembre, à Alger. © SAMIR SID

Sûr de son fait, un groupe de personnalités a adressé une demande d’audience au chef de l’État pour l’informer de l’existence de pouvoirs parallèles décidant et agissant à son insu.

Plusieurs personnalités du monde politique et de la société civile ont adressé le 2 novembre une demande d’audience au président de la République. Les dix-neuf signataires, dont quatre se sont désistés en cours de route, justifient leur démarche par le fait que les décisions au sommet de l’État ne seraient pas prises par le président, lequel, de surcroît, ne serait pas tenu informé de la gravité de la situation sur les plans social et économique, et que des pouvoirs parallèles agiraient en son nom, mettant ainsi le pays en danger. Organisée à l’initiative de personnalités dont d’anciens proches du raïs, cette démarche inédite a relancé le débat sur la santé fragile d’Abdelaziz Bouteflika et sur sa capacité à exercer ses fonctions. Explications.

Qui sont-ils ?

Le groupe des signataires est composé d’anciens ministres ayant exercé sous la présidence de Bouteflika, de personnalités du spectacle et des lettres, d’avocats et d’icônes de la révolution. Trois noms émergent, au premier rang desquels Louisa Hanoune, tête de pont du groupe. Patronne du Parti des travailleurs (PT), trois fois candidate à l’élection présidentielle, redoutable oratrice, elle ne peut être soupçonnée d’être hostile au président. En 2008, elle avait soutenu la révision constitutionnelle qui a permis à ce dernier de briguer un troisième mandat et défendra son droit de postuler à un quatrième exercice en 2014.

« Ils [mes collaborateurs] me mentent. Ils me ramènent de faux rapports », aurait confié le président à Louisa Hanoune

Avant sa maladie, Bouteflika, qui ne fait pas mystère de son estime pour elle, l’avait reçue à maintes reprises. C’est au cours de l’une de leurs rencontres qu’il lui aurait confié : « Ils [mes collaborateurs] me mentent. Ils me ramènent de faux rapports. » Révélée récemment, cette phrase prend aujourd’hui une résonance particulière. Mais Louisa Hanoune n’avait pas seulement l’oreille de Bouteflika. Jusqu’à un passé récent, elle avait ses entrées chez l’ex-patron du Département renseignement et sécurité (DRS), le général de corps d’armée Mohamed Mediène, dit Toufik, limogé en septembre, ou encore chez le vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah.

Deuxième grande figure de la liste, Zohra Drif Bitat. Épouse de l’un des fondateurs du FLN, ex-moudjahida arrêtée en 1957 lors de la Bataille d’Alger, sénatrice du tiers présidentiel et vice-présidente du Sénat, cette avocate fut très proche de Bouteflika. Troisième personnalité phare, Lakhdar Bouregaa. Commandant de l’Armée de libération nationale (ALN) de la wilaya IV, membre fondateur du Front des forces socialistes (FFS, opposition), emprisonné pour une tentative de putsch contre le président Boumédiène en 1967, l’homme est un baroudeur particulièrement charismatique.

Si tous admettent que la santé du président est précaire, ils ne remettent pas pour autant en question sa légitimité ni ses capacités à diriger le pays. Ils ne réclament pas non plus d’élections anticipées, comme l’exige une partie de l’opposition. Leur profil d’anciens nationalistes et de patriotes inscrit leur initiative au-dessus d’un cadre partisan et lui confère une certaine légitimité.

Pourquoi veulent-ils le rencontrer seul ?

Ils veulent le rencontrer, lui et personne d’autre, pour lui faire part de leurs « vives inquiétudes » en ce qui concerne l’état de la nation et son avenir, au moment où l’Algérie est plongée dans une crise économique principalement due à la chute des cours des hydrocarbures, qui assurent 98 % des recettes en devises du pays. Ils insistent, en outre, pour porter à la connaissance du président des faits dont il n’aurait pas été informé.

J’affirme que des choses très graves ont été faites et se font quotidiennement contre l’intérêt de notre pays, a déclaré Khalida Toumi

Khalida Toumi, ex-ministre de la Culture (2002-2014), autrefois intime parmi les intimes de l’entourage présidentiel, n’y va pas par quatre chemins : « J’affirme que des choses très graves ont été faites et se font quotidiennement contre l’intérêt de notre pays et de notre peuple, contre l’indépendance nationale. » Louisa Hanoune n’en pense pas moins, mais se contente de marteler : « Il y a des choses très graves que nous voulons transmette au président. Nous parlons en connaissance de cause. » Bouteflika mal informé ou pas du tout informé de ce qui se décide ? Même ses détracteurs les plus acharnés n’en disent pas autant.

Que demandent-ils ?

Très remontés contre des hommes d’affaires en connivence avec l’entourage présidentiel, les signataires s’insurgent d’abord contre l’abandon du droit de préemption. L’État dispose en effet de ce droit sur toutes les cessions de participations par des actionnaires étrangers ou au profit de ces derniers. Cette disposition a été mise en application par le gouvernement à deux reprises. En 2013 pour s’opposer au rachat de la filière algérienne du français Michelin par le groupe privé Cevital et une seconde fois pour racheter 51 % du capital de l’opérateur téléphonique privé Djezzy, tombé dans l’escarcelle du russe Vimpelcom. Cette mesure aurait-elle été abrogée ?

« Nous avons été surpris, a déclaré Zohra Drif Bitat à J.A., de découvrir que dans le projet de loi de finances 2016 l’État renonce à son droit de préemption qui lui permet de récupérer les projets qu’un investisseur étranger désire transférer à une partie tierce. C’est une décision très grave. Le Bouteflika que je connais ne peut pas valider cela. Dans la même loi, le ministre des Finances s’est octroyé le droit de revoir à tout moment certaines dispositions. Cela est en totale contradiction avec la légalité républicaine. » Parmi les révisions figure aussi celle de la règle du 51/49. Instaurée en 2009, celle-ci impose au moins 51 % d’intérêts algériens dans chaque projet économique impliquant des étrangers. Pour les signataires, la modification de ce texte constitue un renoncement à la souveraineté nationale au profit de nouveaux oligarques.

Pour Khalida Toumi comme pour les autres signataires, ces agissements sont le fait de pouvoirs occultes et parallèles

L’autre grief, encore plus sensible, est « l’abandon des cadres algériens, livrés à l’arbitraire et aux sanctions partiales ». Sans les nommer, les signataires font référence à trois personnalités qui font actuellement l’objet de poursuites judiciaires. La première est le général Hassan, ex-responsable de la lutte antiterroriste au sein du DRS. Incarcéré depuis le 27 août, il est poursuivi pour « destruction de documents et infraction aux consignes » dans le cadre d’une mission secrète d’infiltration qu’il avait menée avec ses hommes contre des trafiquants en relation avec un groupe terroriste.

Le deuxième est le général à la retraite Hocine Benhadid, responsable lui aussi de la lutte contre le terrorisme dans les années 1990. Placé sous mandat de dépôt le 30 septembre, cet ex-militaire s’était attaqué au vice-ministre de la Défense, dénonçant la mainmise des proches du président sur les affaires de l’État. Le troisième est le général-major Djamel Kehal Medjdoub. Patron de la direction générale de la sécurité et de la protection présidentielle (DGSPP), il a été démis de ses fonctions en juillet et frappé d’une interdiction de sortie du territoire.

Pour le groupe des dix-neuf, ces trois responsables sont victimes de cabales dirigées contre des serviteurs de l’État. « Jamais le président Bouteflika n’aurait agi comme cela avec le général Medjdoub », assure Khalida Toumi dans les colonnes d’El-Watan. Pour elle comme pour les autres signataires, ces agissements sont le fait de pouvoirs occultes et parallèles qui agissent à l’insu du chef de l’État.

 Que fait Bouteflika ?

Il garde le silence. Est-il souffrant au point de ne pouvoir leur accorder une audience dans sa résidence médicalisée de Zeralda transformée en annexe du palais d’El-Mouradia depuis son AVC, en 2013 ? Son agenda est-il trop chargé ? Refuse-t-il de céder à la pression, lui qui n’aime guère qu’on lui force la main ? L’explication serait plus grave : la missive ne lui aurait tout bonnement pas été transmise, assure Louisa Hanoune. « Il n’est peut-être même pas au courant de son existence », avance l’une des signataires.

Ils dénoncent un « pouvoir de l’ombre », des « méthodes de gangsters » ou des « courtisans qui font barrage » autour du chef de l’État

Si le président garde le silence, ses partisans, en revanche, se déchaînent. Le patron du FLN, Amar Saadani, conseille ironiquement au groupe de s’adresser… au président François Hollande pour avoir des nouvelles de Bouteflika. Le secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), Ahmed Ouyahia, également directeur de cabinet de la présidence, les accuse de porter « atteinte aux institutions de l’État et aux intérêts de l’Algérie ». Même le président du Forum des chefs d’entreprise (FCE), Ali Haddad, cible d’attaques récurrentes de la part de Louisa Hanoune, a ajouté son grain de sel en les qualifiant de « salonnards ».

Évidemment, cette contre-offensive n’a fait que conforter les signataires. Plutôt que de faire marche arrière, ils dénoncent un « pouvoir de l’ombre », des « méthodes de gangsters » ou des « courtisans qui font barrage » autour du chef de l’État. Lakhdar Bouregaa résume la situation avec cette formule assassine : « Pour ne pas dire qu’il est séquestré, le président est assigné à résidence. » Même si ce dernier décidait d’ignorer leur démarche ou que les dix-neuf y renonçaient – ce qu’ils excluent de faire pour l’heure -, cette lettre fait d’ores et déjà désordre dans la maison Bouteflika.