Société

Un Japonais aussi sot que nous

Par

Fouad Laroui est écrivain.

Le ministre japonais de l'Éducation, Hakubun Shimomura © Yoji Kato/AP/SIPA

On apprend avec stupeur que le Japon envisage de fermer vingt-six facultés de sciences humaines, pas "moinsse", au cours des années à venir.

Selon le ministre (j’ai failli écrire le sinistre) de l’Éducation, un certain Hakubun Shimomura, « il faut remplacer les sciences humaines par des disciplines qui servent mieux les besoins de la société ». C’est ce qu’il écrit en toutes lettres, le bougre, dans une directive au ton comminatoire envoyée aux présidents des quatre-vingt-six universités nippones.

Je n’ai pas l’honneur de connaître le sieur Shimomura mais son initiative me fait soupçonner que nous avons trouvé en lui une fameuse tête à claques doublée d’un philistin de proportions bibliques. A-t-il jamais lu un livre qui ne soit pas un manuel de plomberie ou un précis de menuiserie (cela écrit avec tout le respect dû à ces deux nobles métiers) ?

Ceux qui ont l’habitude d’admirer les Japonais en bloc et en détail (le miracle économique, la discipline, le génie de l’innovation, etc.) doivent maintenant admettre qu’il y a aussi de sacrés nigauds au pays du Soleil-Levant et que leur chef d’escadrille se prénomme Hakubun.

L’ami Hakubun a une conception entomologique de la société : il faut être « utile », travailler, produire des trucs et des bidules sans se poser de question

Sans vouloir revenir aux temps lointains où Édith Cresson comparait avec alacrité les Japonais aux fourmis, force est de constater que l’ami Hakubun a une conception entomologique de la société : il faut être « utile », travailler, produire des trucs et des bidules sans se poser de question. Or les sciences humaines ont pour principale fonction de poser des questions, justement, de stimuler l’esprit critique, de nous fournir les moyens de comprendre la société pour mieux la réformer, de remettre constamment sur le tapis les présupposés sur lesquels nous échafaudons l’organisation de la cité.

Élève Hakubun, mettez le bonnet d’âne et me copiez cent fois la belle sentence de Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. »

Platon et Aristote ne faisaient pas autre chose, et puis Farabi et Ibn Khaldoun, qu’on peut considérer comme le véritable inventeur desdites sciences humaines, et puis Rousseau, Vico, Marx, Comte et cent autres grands penseurs. Ohé, Hakubun, jamais entendu parler de Bourdieu ? Il a autant changé la société que l’inventeur du moteur à trois temps.

Élève Hakubun, mettez le bonnet d’âne et me copiez cent fois la belle sentence de Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » Vous calligraphierez ensuite cent fois cette variante : « Ingénierie sans psychologie n’est que robotisation de l’esprit. »

Et pour finir, méditez l’exemple de nos chers pays arabes d’où les sciences humaines sont quasiment bannies, où l’esprit critique mène à la bastonnade, sinon à la décapitation, et où la philosophie est interdite. Tout cela produit-il pour autant des Prix Nobel de physique, de grands professeurs de médecine ou des ingénieurs particulièrement ingénieux ? Que nenni ! Les sciences de la nature et les sciences humaines marchent ensemble, sinon c’est toute la pensée qui se casse la gu…

Allez, un petit coup de saké, Hakubun, et revenez à de meilleurs sentiments.

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