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Cet article est issu du dossier «Dieux et démons des jeux d'argent en Afrique»

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Société

Jeux d’argent en Afrique : jackpot pour les Corses

À Monaco, en 2001. © VANINA LUCCHESI/AFP

Michel Tomi et Robert Feliciaggi ont importé les jeux d'argent sur le continent dès 1991. En quelques années, le tandem a bâti un empire.

Il ne paie pas de mine ce bâtiment à deux étages qui fait face à l’océan et que surplombent des immeubles sans charme. On a peine à croire que sont brassés ici chaque nuit des millions de francs CFA, et que sont enfouis au sous-sol, au milieu de quelques bandits manchots bons pour la casse et d’un tas d’archives, les secrets d’un empire en déclin. Voilà deux décennies que le casino Croisette de Libreville, situé au cœur du pouvoir gabonais, à équidistance du Palais du bord de mer et du siège de Total (ex-Elf), est le fleuron du « clan » corse qui a fait de l’Afrique centrale l’eldorado des jeux d’argent.

Comme toute saga, l’histoire de ces pionniers de la roulette et du baccara sur le continent naît d’un mariage, mais aussi d’une ambition commune, entre deux Corses aux parcours diamétralement opposés – jusqu’à leur rencontre. D’un côté, Robert Feliciaggi, fils et petit-fils de colons. Un entrepreneur qui a fait sa vie loin de la Corse de ses aïeuls, au Congo. Il y a fait fortune dans l’hôtellerie et la pêche grâce à sa proximité avec le maître du pays, Denis Sassou Nguesso, et rêve secrètement de se lancer dans les jeux d’argent sur sa terre d’adoption, même s’il n’y connaît pas grand-chose. De l’autre côté, Michel Tomi, fils et frère de flic, qui sera décrit par la police et les médias, bien des années plus tard, comme « le dernier parrain » de la mafia corse. Lui, c’est un Corse, un vrai, qui n’a jamais mis les pieds en Afrique. Il a grandi au village, a très tôt fait ses armes dans les jeux en France – et ce à la meilleure école, celle des Francisci – et a fini, comme tant d’autres, par être condamné.

Le couple Tomi-Feliciaggi à l’assaut du Cameroun et du Congo

À la fin des années 1980, Tomi sort de prison, Feliciaggi rêve de casinos : les deux hommes, qui viennent du même coin de la Corse-du-Sud, lient leurs destins. « J’en avais assez de la France, nous expliquait Tomi en début d’année. Robert m’a dit : « Viens avec moi. » J’y suis allé. » Feliciaggi s’occupe de « son » pays, le Congo. Tomi, lui, débarque au Cameroun. Il ne connaît personne, mais « Robert » lui a donné « de bons conseils ». Très vite, il obtient l’autorisation d’exploiter des salles de jeu : ce sont les premiers Fortune’s Club du continent. Puis le droit d’ouvrir un casino : le Palm Beach, à Douala. Nous sommes au premier semestre de l’année 1991. Le succès est immédiat. Plus rien ne pourra stopper leur ascension. Un an plus tard, les deux Corses lancent le Pari mutuel urbain camerounais (PMUC), une idée folle – faire parier les Africains sur des chevaux courant en France – qui essaimera un peu partout en Afrique.

Baudouin Mouanda/J.A.

Baudouin Mouanda/J.A.

En quelques années, le couple Tomi-Feliciaggi devient incontournable en Afrique centrale. Les jeux d’argent, ce sont eux, et personne d’autre. Les casinos, les Fortune’s Club et les PMU se multiplient à Douala, à Yaoundé, à Brazzaville, mais aussi à Libreville, où Tomi s’est lié d’amitié avec Omar Bongo, et jusqu’à Bamako, où ce dernier lui a fait rencontrer Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), alors Premier ministre. L’ouverture d’un casino en terre musulmane ne coule pas de source. Les débats sont épiques à l’Assemblée nationale lorsque les députés maliens examinent le projet de loi autorisant les jeux de hasard, en décembre 1995.

Tomi et Feliciaggi, coactionnaires du casino de l’Amitié, disposent de soutiens solides parmi les dirigeants africains (IBK en l’occurrence) et français

« Dans un pays fortement croyant, devons-nous autoriser des jeux de hasard qui ont comme corollaires le sexe, la drogue, le blanchiment d’argent ? » questionne un élu, alors qu’un autre parle d’une « loi scélérate ». Mais, comme dans les autres pays où ils font des affaires, Tomi et Feliciaggi, coactionnaires du casino de l’Amitié, qui verra le jour quelques mois plus tard au cœur de Bamako, disposent de soutiens solides parmi les dirigeants africains (IBK en l’occurrence) et français. « Je n’ai jamais affaire aux secrétaires, aux ministres ou aux chefs de projets, explique Tomi. Je n’ai affaire qu’aux présidents. »

Une activité qui brasse des millions

Il y a bien quelques échecs, comme au Tchad, où la greffe ne prend pas au milieu des années 1990, faute d’argent mais aussi, peut-être, de relais, ou au Sénégal, où les tentatives d’implanter des salles de jeu échouent au début des années 2000 face aux résistances de la société et aux tergiversations du pouvoir. Mais ils sont rares. Très vite, Feliciaggi et Tomi amassent des millions et gagnent le titre (un rien exagéré) d’« empereurs des jeux » en Afrique francophone. Le terme de « pionniers » semble plus approprié : avant eux, il n’y avait rien, ou presque.

À leurs débuts, les Corses bénéficient aussi du soutien du réseau Pasqua, l’ancien ministre français de l’Intérieur, lui-même corse, qui a entrepris de suppléer le réseau Foccart déclinant au milieu des années 1980. Rouages essentiels de ce que l’on appelle alors la « Corsafrique », ils sont au cœur de ses nombreux scandales, notamment à travers leur vitrine en France, la Société d’études pour le développement (SED), présentée par plusieurs rapports de police comme une machine à blanchir les capitaux engrangés en Afrique et à les redistribuer aux copains et aux coquins, parmi lesquels figurent des hommes politiques et des figures du milieu.

L’argent gagné par Feliciaggi et Tomi dans les PMU africains ne reste pas sur le continent. Ils le rapatrient sur des comptes numérotés dans des paradis fiscaux, racontent Jacques Follorou et Vincent Nouzille

Ainsi, écrivent les journalistes Jacques Follorou et Vincent Nouzille dans Les Parrains corses (Fayard, 2009), « l’argent gagné par Feliciaggi et Tomi dans les PMU africains ne reste pas sur le continent. Ils le rapatrient sur des comptes numérotés dans des paradis fiscaux ». L’entourage de Tomi rétorque qu’il n’a jamais été condamné pour cela, en dépit des rapports accablants de la police, et le Corse lui-même se défend, la main sur le cœur, d’avoir jamais imaginé voler ses amis africains.

Aujourd’hui, Tomi a perdu son « frère », Robert, abattu sur le parking de l’aéroport d’Ajaccio en mars 2006 ; son hôte, Omar Bongo, décédé en 2009 ; son protecteur, Charles Pasqua, mort il y a quelques mois. L’empire a perdu de sa superbe. Il symbolise une époque et des méthodes en voie de disparition. Tomi n’est plus au Congo, où tente de s’implanter un de ses plus sérieux concurrents, Francis Perez, et n’a plus la même influence au Gabon. Le casino de Bamako ne rapporte guère d’argent. Celui de Douala a changé de mains. Le Sénégal s’est offert à d’autres « chercheurs d’or », corses ou libanais. Quant au Mali, Tomi a échoué à y faire fortune à cause de la justice française, qui l’a mis en examen l’année dernière, mais surtout du pouvoir socialiste, qui voyait d’un mauvais œil sa proximité avec IBK et ses projets avec les Chinois.

Outre le succès incontesté des Fortune’s Club et du PMU au Cameroun et au Gabon, il a diversifié ses investissements et surfé sur la nouvelle vague des paris sportifs

Mais Tomi est un homme d’affaires avisé. À Libreville, où il vit quand il ne se trouve pas à Paris, il continue de brasser des millions. Outre le succès incontesté des Fortune’s Club et du PMU au Cameroun et au Gabon, il a diversifié ses investissements (dans l’immobilier, l’aviation, les télécommunications) et surfé sur la nouvelle vague des paris sportifs. Tout près du casino Croisette, à Libreville, son nouveau joyau, une boutique à l’entrée de laquelle une sono crache une musique de boîte de nuit, arbore les couleurs du PMUG. Chaque jour s’agglutinent ici des centaines de joueurs, persuadés qu’ils feront fortune en pariant sur un match de football en Angleterre, une partie de tennis en Amérique ou une course de chevaux en région parisienne. Les jeux d’argent sont un puits sans fond.

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