Société

Voyage du pape en Afrique : terre promise

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Mis à jour le 16 novembre 2015 à 08:19
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le pape François entamera sa tournée africaine le 25 novembre © AFP

C’est une star qui, dans quelques jours, posera les pieds sur la terre d’Afrique.

Depuis la mort de Michael Jackson, aucune personnalité au monde n’émeut autant les foules et ne draine autant de spectateurs que Jorge Mario Bergoglio, le pape François. À cette différence près que ses apparitions sont gratuites, puisqu’il n’a rien d’autre à vendre que sa propre foi. Peu importe que cette tournée au Kenya, en Ouganda et sans doute en Centrafrique, du 25 au 30 novembre, soit classée à hauts risques, celui qui a prévu de visiter un bidonville à Nairobi, de célébrer des messes dans un stade et sur un campus universitaire, de rencontrer les musulmans meurtris de Centrafrique à la mosquée de Bangui et de dialoguer à Kampala avec la jeunesse ougandaise n’a manifestement cure du danger pour une raison très simple : il va là où il y a conflit, le reste ne l’intéresse guère.

Pour les fidèles africains, il est le pape des démunis et des sans-voix, un pape blanc certes, mais venu du Sud, proche des pauvres, loin des puissants et des riches

Pour les quelque 200 millions de catholiques que compte l’Afrique – où l’on enregistre la plus forte croissance du nombre de baptisés dans le monde -, la venue du pape est un événement majeur dont on mesure mal l’ampleur. Il faut être de cette confession-là pour comprendre l’engouement mystique que suscite la personnalité de François auprès des fidèles africains : il est pour eux le pape des démunis et des sans-voix, un pape blanc certes, mais venu du Sud, proche des pauvres, loin des puissants et des riches.

Lorsque l’idée de cette tournée africaine a filtré des murs du Vatican il y a un an, nombre de chefs d’État ont activé leur lobby romain pour attirer chez eux un homme dont la seule présence vaut tous les meetings électoraux, si ce n’est adoubement pour les pouvoirs en place. Les lettres d’invitation se sont multipliées, auxquelles ont répondu des messages polis mais fermes. François est tout sauf naïf, et celui qui saura le manipuler pour ses propres intérêts n’est pas encore né.

Nul doute qu’une part importante du message papal s’adressera aussi au clergé du continent. « Nous voulons qu’il nettoie nos écuries, beaucoup d’entre nous ont besoin d’être recadrés », confie sans ambages un évêque d’Afrique centrale. Autant l’Église catholique est, particulièrement en Afrique francophone, conservatrice et traditionaliste sur le plan du dogme (on l’a vu lors du récent synode sur la famille qui s’est tenu en octobre au Vatican), autant elle peut être, au niveau du comportement individuel de nombre de ses « ministres », laxiste. Un paradoxe qui concerne d’abord les mœurs : « La moitié de nos prêtres ont une double vie : maîtresses, enfants à peine cachés, culte du Veau d’or, cela ne peut plus durer », poursuit notre prélat, qui rappelle l’injonction récente de François : « Vous ne pouvez pas critiquer l’argent roi et vivre comme des pharaons. »

Il se montre extrêmement vigilant sur les tentatives de récupération de la capacité d’influence que représente, en termes d’opinion politique, l’Église catholique

Sur ce plan, le pape se veut intransigeant : en Centrafrique, au Congo, au Kenya, au Cameroun, plusieurs dizaines de prêtres ont été « suspendus a divinis » (interdits de célébrer la messe) pour ce type de motif. Tout comme il se montre extrêmement vigilant sur les tentatives de récupération de la capacité d’influence que représente, en termes d’opinion politique, l’Église catholique. « Quand un prophète mange trop, il ne peut plus parler », dit un proverbe bantou. Or François ne veut pas d’une Église du silence, même s’il n’ignore pas que, pour contrebalancer la puissance de l’institution qu’il dirige, les pouvoirs ont souvent tendance à favoriser l’ennemi : les Églises du réveil et autres « Églises du bonheur mal acquis », dont les pasteurs sont parfois les équivalents évangéliques des islamistes radicaux.

C’est dire si les premiers pas et les premiers mots du pape argentin en terre africaine seront observés et écoutés par ses millions de fans comme ceux du messie. Moins que jamais, Jorge Mario Bergoglio aura le droit de décevoir.