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Cet article est issu du dossier «Mali : à la recherche du temps perdu»

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Politique

Mali : IBK, le temps joue contre lui

À Bamako, le 9 août 2013, durant l'entre-deux-tours de l'élection présidentielle.

À Bamako, le 9 août 2013, durant l'entre-deux-tours de l'élection présidentielle. © JOE PENEY/REUTERS

Ses opposants lui reprochent la corruption, la cherté de la vie et la recrudescence des attaques jihadistes. Il répond en brandissant les bons chiffres de l’économie. À mi-mandat, Ibrahim Boubacar Keïta se sait condamné… à réussir.

Au début du mois de juillet, il était donné pour mort. Les dernières apparitions le montraient « le teint blafard, l’air abattu, comme sonné », reconnaît un proche du pouvoir. Pendant un week-end, la rumeur s’est répandue comme une traînée de poudre dans tout Bamako. Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) avait disparu des écrans. Lui, l’homme des médias, si affable d’habitude, beau parleur, adepte du subjonctif, avait « avalé son micro ». La communication de la présidence avait évoqué un voyage diplomatique en Turquie, les faiseurs de rumeurs claironnaient qu’il était parti en catimini se faire soigner d’une maladie « grave » dans un grand hôpital d’Istanbul.

L’insécurité perdure au Mali, malgré l’accord d’Alger

Et puis il est revenu, le dimanche 12 juillet, après quelques jours seulement, tout sourire, conviant les caméras de télévision au pied de son avion pour prouver qu’il était toujours à la tête de l’État. Jamais il n’y eut autant de clichés pris que ce jour-là. IBK était de retour, immortel, dans son soyeux boubou bleu, avec ses éternelles lunettes de soleil. « Tout cela illustre bien l’état du Mali aujourd’hui, un pays en proie aux rumeurs », estime Soumaïla Cissé, principal opposant et ancien candidat à la présidentielle de l’Union pour la république et la démocratie (URD), qui évoque une « désillusion générale face à l’insécurité grandissante, à la corruption, à la cherté de la vie ».

Depuis juin, malgré l’accord de paix au Nord signé entre Bamako et la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) en présence des principaux représentants de la communauté internationale (ONU, Union africaine, Union européenne, États-Unis, France), de violents accrochages ont régulièrement lieu à Ménaka ou à Anéfis, entre combattants touaregs et milices pro-Bamako de la Plateforme. Plus inquiétant, ces derniers mois, les attaques jihadistes se sont succédé au centre et au sud du pays, à la frontière avec le Burkina Faso, visant la plupart du temps des militaires maliens.

Sven Torfinn/Panos-REA

Battage du riz dans la région de Ségou (Centre) © Sven Torfinn/Panos-REA

La prise d’otages meurtrière de Sévaré le 7 août, cinq mois après la fusillade du bar restaurant La Terrasse, à Bamako, a donné l’impression que la menace terroriste était partout. Jamais, depuis l’invasion islamiste en 2012, l’armée malienne n’est apparue aussi fragilisée face au harcèlement des jihadistes. « L’urgence pour IBK, c’est de renforcer son armée et la légitimité de l’État », analyse Michel Galy, spécialiste de l’Afrique subsaharienne et professeur à l’Institut des relations internationales (Ileri), à Paris. « Le problème, c’est qu’il donne l’impression d’être en partie sous tutelle, notamment de la France à travers l’opération Barkhane. Les soldats français ont mis en place un incroyable système militaire nomade transfrontalier, qui leur permet pour une durée indéterminée de contrôler toute la bande sahélienne sans en référer au pays souverain. »

Et, face à une nation assiégée, IBK donne l’impression de se retrancher dans son palais, entouré de ses proches, au sein desquels les membres de sa propre famille occupent les premiers rangs. Les tempêtes médiatiques se succèdent, notamment lors de la révélation de deux scandales de corruption qui ont défrayé la chronique. Selon plusieurs rapports d’enquêtes publiés en 2014, l’acquisition d’un second avion présidentiel et l’achat d’équipements militaires auraient dissimulé des surfacturations d’environ 40 milliards de F CFA (61 millions d’euros).

La défense d’IBK

Les critiques fusent, mais le descendant du fondateur de l’empire du Mali, Soundiata Keïta, qui ne cache pas son admiration pour l’autre Keïta, Modibo, le père de la nation, calme le jeu et cherche les soutiens ailleurs. Par exemple auprès du roi du Maroc, Mohammed VI, venu deux fois en visite d’État. « Le début du mandat a été assez difficile pour IBK. Les voyages pour nouer de nouveaux partenariats et évoquer la question du Nord l’ont éloigné de la population, mais il y revient… Il aime bien comprendre les aspirations du peuple et il a pris conscience de l’humiliation vécue durant la crise », estime Mahamadou Camara, son ancien directeur de cabinet.

En moins de deux ans, le pays a retrouvé sa deuxième place de producteur de coton en Afrique, juste derrière le Burkina

La meilleure défense, c’est l’attaque, dit-on. Face à l’adversité, le président IBK répond par des chiffres. En 2014, après une très longue période de récession, la croissance a dépassé les 7 %, grâce surtout à la meilleure santé du secteur agricole, longtemps en crise. En moins de deux ans, le pays a retrouvé sa deuxième place de producteur de coton en Afrique, juste derrière le Burkina. En partie grâce à une bonne pluviosité, les dernières récoltes de riz ou de mil sont excellentes. « IBK a compris que le Mali était le jardin vert de l’Afrique de l’Ouest. En modernisant le secteur, notamment grâce à la réalisation de grands projets hydroagricoles, au développement des entreprises agroalimentaires et à la distribution d’un millier de tracteurs aux paysans, le Mali redevient une puissance agricole », poursuit Mahamadou Camara.

Malgré l’insécurité latente, les investisseurs reviennent eux aussi dans un pays où tout est à faire ou à refaire. Les principaux grands hôtels de la capitale affichent complet, à l’image du Radisson Blu, ultrasécurisé et qui a plus que doublé sa capacité d’accueil en 2013, passant de 70 à 193 chambres. « Étrangement, la crise du Nord a eu un effet bénéfique sur nos réservations, puisque nous avons dû recevoir un certain nombre de délégations lors des négociations et sommets pour la paix. Et, surtout, nous voyons à nouveau débarquer des hommes d’affaires français, mais aussi du Maroc, du Sénégal ou d’Afrique australe, spécialistes de la construction, des télécoms ou de l’informatique. Le plus dur est derrière nous », se réjouit Gary Ellis, le directeur général du Radisson Blu.

Le sommet Afrique-France, où se presseront des dizaines de délégations africaines, doit permettre au Mali de montrer un nouveau visage, à la fois dynamique et apaisé

Depuis un an, dans le quartier d’ACI 2000, de nouveaux buildings remplacent lentement les vieux baraquements déblayés à coups de bulldozers. Au grand dam des habitants les plus pauvres, qui en ont été expropriés. Bamako se prépare ainsi à accueillir le sommet Afrique-France de décembre 2016. Cet événement majeur, où se presseront des dizaines de délégations africaines, doit permettre au Mali de montrer un nouveau visage, à la fois dynamique et apaisé. « Même si tout n’est pas réglé, l’accord de paix au Nord a signé la fin d’un conflit. C’est un acquis considérable. Le pays va retrouver sa quiétude », s’enthousiasme Oumar Keïta, historien et nouvel ambassadeur du Mali à l’Unesco. À mi-mandat, IBK a encore deux ans et demi pour convaincre les plus sceptiques. Après tout, « le prince du Mande » est aussi surnommé le « Kankélétiki », l’homme du « je dis, je fais ».

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