Politique

Négociations en Libye : retour sur un flop diplomatique

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Mis à jour le 16 novembre 2015 à 18:55

Manifestation contre Bernardino León, envoyé spécial de l’ONU pour la Libye, le 1ermai 2015, à Tripoli. © MAHMUD TURKIA/AFP

Si les négociations entre les autorités de Tobrouk et de Tripoli ont échoué, la responsabilité en incombe en partie à la communauté internationale, qui a multiplié les maladresses.

La foule se presse devant l’immense porte en bois donnant accès au fort ottoman, dans le centre de Tripoli. Libyens et étrangers se mêlent. La manifestation est historique : le site, interdit d’accès sous Kadhafi, accueille un concert de jazz organisé par l’ambassade d’Allemagne. C’était en octobre 2013, et c’est pratiquement le seul succès à mettre à l’actif de la communauté internationale en Libye. Une soirée réussie pour quatre ans de tâtonnements diplomatiques, sanctionnés par l’échec des négociations menées sous l’égide de l’ONU et censées conduire à la formation d’un gouvernement d’union nationale. Le bilan est maigre, pour ne pas dire famélique.

Le rejet par les deux Parlements rivaux, basés à Tripoli et à Tobrouk, du texte de l’ONU constitue un revers cinglant pour Bernardino León, chef de la Mission d’appui des Nations unies en Libye (Unsmil), qui expliquait que « la responsabilité finale de la liste [des membres du futur gouvernement] incombe aux Nations unies ».

Des négociations mal menées par l’ONU

Si les négociations n’ont pas abouti, les deux camps se rejoignent cependant pour dénoncer les conditions du dialogue conduit par la communauté internationale. L’Unsmil avait commencé par refuser de rencontrer les responsables du Congrès général national (CGN) – élu en 2012 et soutenu par la coalition Fajr Libya -, considérés comme illégitimes. Seuls les députés siégeant à Tobrouk au sein de la Chambre des représentants (CDR), élue en juin 2014, et les dissidents du CGN avaient été conviés aux discussions. Une position intenable, dès lors que le gouvernement choisi par le CGN occupe les ministères et dirige l’Administration.

 

Sombre tableau

Sombre tableau © J.A.

Bernardino León s’est donc vu contraint d’inviter le parlement de Tripoli à la table des négociations. Ou plutôt aux tables. Les diplomates décident en effet de réunir les deux camps dans deux salles différentes. Seuls les émissaires de l’ONU étaient habilités à faire l’aller-retour. « C’est méconnaître profondément notre culture », s’offusque Mohamed el-Harezi, porte-parole du Parti de la justice et de la construction (proche des Frères musulmans), partie prenante au sein de la délégation du CGN et pourtant favorable à un accord. « En Libye, poursuit-il, nous nous asseyons tous dans la même pièce. Là, comment être sûr que ce qui nous était rapporté était ce qui avait été dit dans la pièce à côté ? »

Le diplomate espagnol, qui rêve d’un destin national, a besoin d’une victoire, même à la Pyrrhus, pour étoffer son CV

Résultat : le texte connaît plusieurs remaniements, tantôt pro-Tobrouk, tantôt pro-Tripoli. La dernière mouture a même été corrigée quelques heures avant l’annonce officielle de la formation d’un gouvernement d’union, dans la nuit du 8 octobre. « À la fin, on ne comprenait plus rien, il n’y avait aucune ligne directrice », se souvient un diplomate occidental. Aujourd’hui encore, le « toujours optimiste León », comme le surnomme le média en ligne Libya Herald, est persuadé de pouvoir arriver à un consensus, bien que la date butoir du 20 octobre, fixée par lui-même, ait été dépassée. Le diplomate espagnol, qui rêve d’un destin national, a besoin d’une victoire, même à la Pyrrhus, pour étoffer son CV.

Les couacs des diplomates occidentaux

Mais l’ONU n’est pas la seule à être blâmée par les Libyens. Les diplomates occidentaux sont aussi l’objet de vives critiques. L’exemple de Deborah Jones, l’ambassadrice américaine, arrivée en mars 2013, six mois après l’assassinat de son prédécesseur, Christopher Stevens, lors de l’attaque du consulat des États-Unis à Benghazi, est un cas d’école. Celui-ci était apprécié de la population, notamment pour ses escapades dans les souks de Tripoli. Dès les premiers jours, Deborah Jones publie sur son compte Twitter des selfies où elle est entourée de Libyens, dans un café du bord de mer, dans le quartier chic d’Al-Andalous. Sa tendance compulsive à commenter l’actualité en 140 signes intéresse – son compte devient l’un des plus lus concernant la Libye -, puis agace.

Le 23 mars 2015, elle accuse les autorités de Tobrouk d’avoir bombardé la ville de Tarhouna, bombardement faisant plusieurs victimes. Après une demande officielle d’excuses de Tobrouk, Deborah Jones ferme son compte. Peter Bodde, représentant des États-Unis au Népal, est nommé au cœur de l’été pour la remplacer. Au-delà de la maladresse diplomatique, les responsables libyens reprochent à Deborah Jones, surnommée pour l’occasion Ebola Jones, de s’afficher sur des photos avec Abdelhakim Belhaj. L’ex-jihadiste reconverti dans la politique n’a jamais réussi à être élu ou à faire élire un seul de ses représentants. Pourtant, il reste étrangement en odeur de sainteté auprès des chancelleries occidentales.

Antoine Sivan (à g.), ambassadeur de France, et Déborah Jones (à dr.), son ex-homologue américaine , surnomée Ebola Jones

Antoine Sivan (à g.), ambassadeur de France, et Déborah Jones (à dr.), son ex-homologue américaine , surnomée Ebola Jones © Bertrand Langlois/Mahmud Turkia/AFP

Michael Aron, l’ancien ambassadeur britannique, est également accro à Twitter. S’il n’a jamais commis de dérapages aussi grossiers que son homologue américaine, son staff s’est senti soulagé à l’annonce de son départ, en juin 2015. « En arrivant au travail, je me demandais ce qu’il avait bien pu écrire cette fois. J’avais parfois honte », rapporte un ancien employé libyen de l’ambassade. Le 6 mars 2015, en pleines négociations à Skhirat, au Maroc, Michael Aron poste une photo où l’on voit deux silhouettes, l’une sur la plage, l’autre qui surfe, et commente : « Pause dans les discussions libyennes à Skhirat. Deborah Jones est sur la plage. Est-ce Moustapha Abou Chagour [ex-Premier ministre et élu de la CDR] qui surfe ? » Un humour jugé déplacé par les Libyens, dont certains vivent alors en zone de guerre.

La France et la Ligue arabe trop effacées

À l’inverse, l’ambassadeur français, Antoine Sivan, a toujours été très discret. Trop sans doute. Paris, qui jouissait, au moins jusqu’à la fin 2012, d’une forte popularité, a vu son influence se réduire comme peau de chagrin. L’attentat d’avril 2013 contre l’ambassade de France, qui a provoqué la réduction de ses effectifs, y a certes contribué. Mais la personnalité effacée d’Antoine Sivan, qui n’apparaissait presque jamais lors des événements publics, a également pesé dans la balance. « Notre stratégie consistait à faire profil bas, concède un diplomate français. Nous en payons aujourd’hui le prix. »

Au lieu de s’appuyer sur ces différents alliés potentiels, la France mise sur un seul cheval : les Toubous

Et c’est dans le Fezzan, dans le sud de la Libye, que cette politique de l’autruche est le plus critiquée. L’armée française n’a quitté la région qu’en 1956, cinq ans après l’indépendance effective de la Libye. La proximité du Tchad, du Niger et de l’Algérie avait fait du Fezzan la région la plus francophone et la plus francophile du pays. Les Touaregs, les Toubous et la puissante tribu arabe des Ouled Slimane partagent une histoire commune : celle de la colonisation française. Au lieu de s’appuyer sur ces différents alliés potentiels, la France mise sur un seul cheval : les Toubous.

Du moins est-ce le sentiment des Touaregs et des Ouled Slimane, qui sont en conflit avec les Toubous. Les deux communautés n’ont toujours pas digéré la visite effectuée le 28 mai 2012 par Antoine Sivan à Mourzouk, fief des Toubous, où il a été accueilli par le chef de guerre Barka Wardougou. « Pour aller là-bas, l’ambassadeur français est passé par Sebha [capitale du Fezzan], mais il n’est resté qu’une nuit et ne nous a pas rencontrés », fulmine encore, trois ans après, Senoussi Messaoud, un des responsables du conseil des sages des Ouled Slimane. Depuis, Antoine Sivan, délocalisé à La Marsa, une banlieue chic de Tunis, n’a pas remis les pieds dans le Sud pour rencontrer des chefs touaregs ou des Ouled Slimane, alimentant encore davantage les soupçons des deux communautés.

Les membres de la Ligue arabe se répartissent en deux camps, dont le Qatar et l’Arabie saoudite sont les porte-étendards

La Ligue arabe n’a pas été mieux inspirée. Le 15 août dernier, les autorités de Tobrouk lui demandent de bombarder Syrte, qui est aux mains du groupe État islamique. « Il y a un besoin urgent de mettre en place une stratégie arabe en aidant la Libye militairement dans sa lutte contre Daesh », s’émeut alors la Ligue arabe. L’Égypte, principal soutien de Khalifa Haftar, commandant en chef de l’Armée nationale libyenne, organise dans la foulée un sommet dans l’espoir de convaincre ses partenaires d’intervenir. Mais l’institution refuse de voter un bombardement aérien des positions jihadistes. La Libye divise trop les pays arabes pour qu’un consensus puisse être dégagé. Les membres de la Ligue arabe se répartissent en deux camps, dont le Qatar et l’Arabie saoudite sont les porte-étendards. Doha soutient Tripoli, tandis que Riyad appuie Tobrouk.

L’Allemand Martin Kobler, dont le mandat à la tête de la Mission de l’ONU pour la stabilisation en RD Congo (Monusco) prend fin le 31 octobre, devrait remplacer Bernardino León afin de redonner un coup de fouet au processus diplomatique. Mais il lui faudra trouver bien plus qu’un concert de jazz pour réconcilier les Libyens.