Politique

Cisjordanie : la révolte d’une génération perdue

Des étudiants de l'université de Hébron rassemblent des pierres pour les jeter sur les soldats israéliens, le 13 octobre.

Des étudiants de l'université de Hébron rassemblent des pierres pour les jeter sur les soldats israéliens, le 13 octobre. © HAZEM BADER/AFP

Avec leur « Intifada des couteaux », les jeunes ont pris de court les responsables palestiniens. Et plongent l’État hébreu dans la psychose.

Le feu fait toujours rage à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, sans que personne ne se montre capable de le maîtriser. Ni d’établir un diagnostic clair. Depuis le 1er octobre, les violences ont fait une soixantaine de victimes, en majorité palestiniennes. Pourtant, les affrontements se font sporadiques devant les check-points israéliens positionnés aux abords des grandes villes palestiniennes. Ces scènes, où de jeunes lanceurs de pierres au visage couvert d’un keffieh affrontent des militaires, évoquent naturellement l’Intifada. Mais les artères commerçantes de Ramallah, Naplouse ou Hébron grouillent de monde : on semble loin de l’embrasement des années 2000, avec son lot quotidien de grèves générales, de manifestations brutalement réprimées et, parfois, d’accrochages armés au cœur de la casbah.

Habituellement, ce sont les enterrements qui fédèrent les Palestiniens, jeunes et anciens, agissant même comme des catalyseurs. Or le nombre de morts actuel n’est en rien comparable au bain de sang qu’avaient constitué les première et seconde Intifada. « La retenue dont font preuve les forces de sécurité israéliennes évite un soulèvement général. En cas de danger immédiat, on vise les jambes au lieu de tirer pour tuer, note Ron Ben-Yishai, un expert militaire israélien. Ce sont autant de cortèges funéraires enflammés en moins. »

La révolte de la nouvelle génération

En réalité, les Palestiniens se sont trouvé de nouveaux martyrs. De jeunes adolescents glorifiés sur les réseaux sociaux après avoir mené des attaques à l’arme blanche contre des soldats ou des civils. Leurs actions kamikazes sont d’autant plus imprévisibles qu’ils n’appartiennent à aucune faction et sont inconnus des services de renseignements israéliens, même du redoutable Shabak.

« L’Intifada des couteaux » plonge la population israélienne dans la psychose. Elle se rue dans les boutiques spécialisées à la recherche d’articles d’autodéfense. Les autorités encouragent également ceux qui détiennent un permis à porter une arme. Dans bien des cas, des civils se sont substitués à la police pour neutraliser les assaillants.

Cette révolte qui ne porte toujours pas de nom embarrasse les responsables palestiniens, soucieux de ne pas en perdre le contrôle. « Cessez de parler d’une troisième Intifada. Nous, nous y voyons des symptômes de l’occupation, de la colonisation et de l’apartheid », s’emporte Saëb Erekat, le secrétaire général de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Mais si les racines du mal sont connues, les vieux apparatchiks du Fatah n’en paraissent pas moins déconnectés de la nouvelle génération.

Cette génération n’a jamais profité de la croissance artificielle dont a joui ces dernières années la Cisjordanie, à la faveur des milliards de dollars distribués par la communauté internationale

Celle des laissés-pour-compte des camps de réfugiés, abandonnés à leur sort comme pour servir de vitrine à la cause palestinienne. Cette génération n’a jamais profité de la croissance artificielle dont a joui ces dernières années la Cisjordanie, à la faveur des milliards de dollars distribués par la communauté internationale. « Ces jeunes se sentent totalement trahis par leurs dirigeants, corrompus et soumis, explique l’écrivain palestinien Ramzy Baroud. Donc ils se rebellent, se mobilisent et vont tenter de faire durer leur révolte aussi longtemps qu’ils le pourront, parce qu’ils n’ont aucun espoir à l’horizon. »

Reste que la plupart des auteurs de ces attaques au couteau sont originaires de Jérusalem-Est. Shoafat, Abou Tor ou encore Issawiya, autant de quartiers sous tension permanente, annexés par l’État hébreu en 1967 et dans lesquels les Palestiniens ne bénéficient que d’un précaire statut de résident. Si 75 % de ces apatrides vivent sous le seuil de pauvreté, la municipalité est loin d’investir autant dans cette zone que dans l’ouest de la ville. Aujourd’hui encore, la plupart des secteurs de Jérusalem-Est manquent cruellement d’infrastructures et de services.

Depuis le début du mois d’octobre, plus de 800 Palestiniens ont été arrêtés par les forces antiémeutes israéliennes

Pour ne rien arranger, la police israélienne a décidé d’imposer un bouclage partiel de Jérusalem-Est. Des blocs de béton et des barrages filtrants ont été érigés à l’entrée des quartiers palestiniens afin de renforcer les contrôles. Ce dispositif s’ajoute à d’autres mesures sécuritaires, comme le recours à la détention préventive ou à la peine d’emprisonnement minimale contre de jeunes lanceurs de pierres, mineurs inclus. Depuis le début du mois d’octobre, plus de 800 Palestiniens ont été arrêtés par les forces antiémeutes israéliennes.

Glissement vers une guerre de religions ? 

L’opposition travailliste n’a pas manqué de s’en prendre à Benyamin Netanyahou, coupable d’« avoir officiellement divisé Jérusalem ». Même à droite, ses proches voient dans cette stratégie une sérieuse entorse au consensus national qui voudrait que la ville sainte soit « la capitale une et indivisible d’Israël ». Pris au piège de sa propre politique du tout sécuritaire, le Premier ministre a ordonné le démantèlement d’un mur qui venait d’être bâti entre deux quartiers mitoyens : l’un juif, Armon Hanatziv, et l’autre arabe, Jabel Moukaber.

La défense de la mosquée Al-Aqsa s’est imposée comme un devoir et il n’y a pas que les groupes islamistes qui, à l’instar du Hamas, soufflent sur les braises du jihad

Il n’empêche, le conflit territorial actuel semble glisser vers une dangereuse guerre de religions. Les tensions répétées sur l’esplanade des Mosquées, lieu saint de l’islam mais aussi du judaïsme, dont c’est le mont du Temple, ont fini par agir comme un détonateur. Pour les Palestiniens, la venue de fidèles juifs et les provocations de mouvements messianiques sur ce site sont insupportables. La défense de la mosquée Al-Aqsa s’est imposée comme un devoir et il n’y a pas que les groupes islamistes qui, à l’instar du Hamas, soufflent sur les braises du jihad. « Nous saluons chaque goutte de sang versée à Jérusalem », avait déclaré Mahmoud Abbas à la télévision, le 16 septembre.

Sebastian Scheiner/AP/SIPA

Pour désamorcer la crise Ban Ki-moon a rendu visite à Benyamin Netanyahou le 20 octobre © Sebastian Scheiner/AP/SIPA

Depuis, Benyamin Netanyahou en profite pour répéter que le leader palestinien porte la responsabilité de l’escalade actuelle en incitant au « terrorisme ». Des accusations infondées, selon l’appareil sécuritaire israélien, qui affirme qu’Abbas a clairement demandé aux forces de sécurité palestiniennes d’empêcher la préparation d’attentats anti-Israéliens.

Benyamin Netanyahou, la veille de son voyage à Berlin, déclarait que l’ancien mufti de Jérusalem avait donné à Hitler l’idée d’exterminer les juifs d’Europe, après leur première rencontre en 1941

Mais lui resteront-elles fidèles encore longtemps ? Toujours pragmatique, le raïs de 80 ans cherche un point d’équilibre entre ce qu’il appelle la « résistance pacifique » et la nécessité de ne pas se mettre à dos la communauté internationale.

Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, a effectué une visite surprise au Proche-Orient le 20 octobre pour désamorcer la crise. Des efforts anéantis par les propos irresponsables de Benyamin Netanyahou qui, la veille de son voyage à Berlin, déclarait que l’ancien mufti de Jérusalem avait donné à Hitler l’idée d’exterminer les juifs d’Europe, après leur première rencontre en 1941. Cette réécriture de l’Histoire a beaucoup plus indigné les Israéliens que les Palestiniens. Il n’en fallait pas moins pour que la Maison Blanche tape du poing sur la table et exige du Premier ministre qu’il cesse immédiatement sa « rhétorique incendiaire ».


Le double jeu du Hamas

«Le Hamas joue avec le feu. » Des propos signés du général Sami Turgeman, qui vient de quitter ses fonctions de chef du commandement sud de l’armée israélienne, chargé de la frontière avec Gaza et l’Égypte. Pourtant, depuis la guerre de l’été 2014, le mouvement islamiste palestinien respecte un cessez-le-feu tacite avec son pire ennemi à Gaza, dont il a le contrôle. Tout en considérant la Cisjordanie comme un front à part, où il tente de se réimplanter. Dans ses fiefs de Hébron, Naplouse ou Jénine, ses militants mènent la vie dure à une Autorité palestinienne jugée illégitime depuis belle lurette. Et fustigent, à ce titre, la coopération sécuritaire entre les forces de Mahmoud Abbas et l’armée israélienne. Nul doute qu’un éventuel chaos en Cisjordanie offrirait au Hamas l’occasion de s’imposer au détriment du Fatah.

Voilà pourquoi il multiplie les appels au soulèvement. « L’Intifada de Jérusalem a débuté et rien ne l’arrêtera », proclame ainsi Ismaïl Haniyeh, chef du bureau politique du mouvement.

Les islamistes poussent également la population à défier les soldats israéliens à la frontière de Gaza. Depuis plusieurs semaines, les affrontements y sont quasi quotidiens et ont déjà fait une dizaine de morts dans les rangs palestiniens. L’armée israélienne redoute qu’à court terme ces heurts n’encouragent la reprise des tirs de roquette contre leur territoire. Et une nouvelle escalade.

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