Arts

Art contemporain : Julien Sinzogan, l’intrigant

Bon Vent (à tous), encre de Chine, teintes naturelles et acrylique sur papier (2015). © SÉBASTIEN DELAHAYE/HANGAR H18

Un peu en retrait du monde de l'art contemporain africain, celui qui se dit anarchiste varie les supports et les matières, emprunte autant à la BD qu'au panthéon vaudou, pour une œuvre chargée de récits et de symboles, toujours enracinée dans l'histoire du Bénin. Rencontre.

Le lieu est improbable. À quelques centaines de mètres de la gare RER d’Épinay-sur-Orge (banlieue parisienne), une route au bitume craquelé bordée de hangars tristes se termine en impasse non loin des flots verdâtres de l’Yvette. Un panneau publicitaire vante en formes plantureuses une marque de sous-vêtements tandis que des carcasses de voitures rouillent tranquillement sous le triste crachin d’octobre. C’est pourtant là, au bout du chemin, derrière le garage décati d’un carrossier, que s’est installé le plasticien béninois Julien Sinzogan.

En babouches rouges et habits fripés, le regard alourdi par les excès de la nuit, la main occupée par un paquet de cigarettes, il accueille le visiteur du haut de l’escalier qui conduit à l’étage de son antre. Ce n’est pas une simple maison : c’est aussi un atelier, un espace d’exposition, un lieu de passage, un centre d’accueil pour compatriotes en difficulté. Impossible de dénombrer les pièces aux murs couverts de toiles, où des plantes en pot imposent un vert luxuriant, où des troncs entiers semblent avoir été apportés par quelque crue titanesque. Le maître des lieux organise la visite, présentant ses œuvres, anciennes et nouvelles, mais aussi celles de son compatriote, le sculpteur Kouas, ou les reproductions d’aînés admirés comme François Boucher, Leonor Fini, Pablo Picasso, Joan Miró. Il y a aussi des canapés avachis, des meubles récupérés de-ci de-là, une belle collection de bandes dessinées, des sculptures un rien poussiéreuses et parfois brisées. « Ce sont les enfants, quand ils jouent… », explique Sinzogan avec un geste las. Sa famille, en réalité, habite Maisons-Alfort. Ici, c’est son domaine de création. Il y peint et y dessine, choisissant la pièce idoine en fonction des variations de la lumière.

Je veux que l’on s’étonne. Quelle que soit la forme choisie, j’aime que l’art soit un spectacle.

Julien Sinzogan est un mystère : jamais exposé par la Fondation Zinsou dans son pays, absent du grand bazar d’« Africa Remix », il est représenté par l’October Gallery, mais semble un peu en retrait du monde de l’art contemporain africain. Abus de langage, diraient ceux qui se veulent « artistes contemporains » tout court, mais lui revendique son africanité. « Il faut un art contemporain africain pour ne pas être dilué dans la masse, pour s’inscrire dans un mouvement nouveau, récent, qui insuffle un courant d’air frais, dit-il. Vouloir se replacer dans l’histoire occidentale de l’art, c’est se créer des difficultés par rapport à un passé écrasant. »

Présent à Ouidah ’92, au Bénin, et à Dakar lors de certaines biennales, Sinzogan revendique des décisions en accord avec son caractère et ses choix d’artiste. « Je suis un anarchiste », répète-t-il fréquemment. À l’en croire, il serait capable d’envoyer valser sa galerie lorsqu’elle essaie de l’orienter vers les tableaux qui font son succès ces derniers temps. À savoir un travail mêlant dessins à l’encre de Chine et couleurs vives, et représentant les grands voiliers chargés d’esclaves en partance pour le passage du milieu. « On veut des bateaux, me disent-ils. Je leur réponds : vous me fatiguez avec vos voiles ! » Il n’empêche que, pour l’exposition-vente qui lui est consacrée par la Hangar H18 Gallery de Bruxelles jusqu’au 31 octobre, Sinzogan a réalisé une peinture monumentale à même une vaste voile de bateau.

Anarchiste, peut-être… L’homme en tout cas sait mener sa barque. Ancien élève du lycée Béhanzin de Porto-Novo, issu d’un milieu favorisé – son père, Benoît Sinzogan, fut ministre des Affaires étrangères du Bénin à la fin des années 1960 -, le dessinateur doué vendait déjà ses portraits à des ministres alors qu’il n’était qu’en terminale. Plus tard, le président Nicéphore Soglo, séduit par ses travaux, achètera nombre de ses œuvres pour les offrir à ses homologues lors de ses visites à l’étranger. Aujourd’hui, plusieurs tableaux de Sinzogan ornent les bureaux de l’ambassade du Bénin en France, et il confie volontiers recevoir souvent, sur ce canapé même, l’ambitieux Patrice Talon, candidat à la présidentielle de 2016. « Il m’achète beaucoup, il a une passion extraordinaire pour l’art », affirme Sinzogan.

L’itinéraire du plasticien, pourtant, ne tient en rien de la ligne droite. « Il y a eu des hauts et des bas », reconnaît celui qui, à 58 ans, continue de se chercher, variant les supports et les matières au gré d’une inspiration qui s’enracine toujours dans la terre et l’histoire béninoises, sous l’influence tutélaire du vaudou. Un temps étudiant aux Beaux-Arts de Tachkent (URSS), en architecture, il refuse « d’apprendre à bétonner » et quitte la capitale de l’actuel Ouzbékistan pour rejoindre la France où, après un BTS de l’École spéciale des travaux publics (1979-1982), il intègre le Laboratoire international de calcul et d’informatique appliquée (Licia, 1983-1987). « J’ai payé toutes mes études et ma chambre à la résidence Jean-Zay d’Antony en travaillant comme pompiste », raconte-t-il.

Persévérance

Quand le laboratoire, où il travaille au sein de la section images, est fermé par Charles Pasqua, Sinzogan a suffisamment d’économies pour voir venir. Toujours passionné de dessin, il s’essaie à la bande dessinée. Son trait est remarqué, mais son scénario se voit rejeté par les éditeurs Dargaud et Glénat. « On m’a dit qu’il n’y avait pas de marché pour une BD « noire-noire »… » Le tournant est provoqué un peu plus tard par un ami, Gabor Uzvesky, qui lui commande un dessin pour sa maison de Bussy-Saint-Georges. Séduit par le résultat, il l’incite à persévérer et organise sa première exposition, en 1990.

Géomancie

Depuis, Sinzogan ne s’est plus arrêté, enchaînant expos et commandes publiques, jusqu’à ce que l’October Gallery lui offre une visibilité internationale, dans les années 2000. Résolument figuratif, empruntant à la bande dessinée comme au panthéon vaudou, le travail du peintre tel qu’il le présente dans ses chambres d’Épinay-sur-Orge dévoile un artiste en perpétuelle recherche. Parfois, il utilise des écorces d’arbre pour réaliser des collages. D’autres fois, il agglomère de la sciure de bois pour réaliser une sculpture ou transformer une toile en une sorte de bas-relief à l’image de ceux que l’on trouve dans les palais royaux d’Abomey. Demain, il travaillera le bronze, mais quand il est d’humeur plus classique il utilise les teintes naturelles, l’acrylique, l’huile, l’encre. Avec constance, il raconte en images le Bénin, la géomancie par le Fa, l’esclavage et toute la culture qu’emportèrent avec eux ceux que les Occidentaux déportaient vers les Amériques. Fasciné par ce « voyage de l’ADN », il souligne la relation « ombilicale » qui lie désormais les deux continents et se voit en conteur chargé de l’alimenter. « Je travaille beaucoup sur la transmission d’un patrimoine », soutient celui qui exposera bientôt au Musée afro-brésilien de São Paulo (Brésil).

Voiles, draperies et corps en mouvement animent ses toiles, dont certaines sont laissées en partie inachevées afin d’attirer le regard sur un détail précis. « Je n’ai aucune notion de perspective. Je ne vois pas de l’œil gauche : j’ai pris un clou dedans à l’âge de 5 ans. Mais je veux que l’on s’étonne chaque fois, je n’aime pas le moment figé, explique-t-il. Si tu peins du gris et toujours du gris, tu deviens seulement le spécialiste du gris. Quelle que soit la forme choisie, j’aime que l’art soit un spectacle. »

En la matière, ses navires emportant avec eux les couleurs et les âmes du Bénin comme ses réveils d’egungun (« revenants ») sont de véritables péplums chargés de récits et de symboles. La richesse décorative de ses chorégraphies sur toile explique peut-être la distance observée par un certain milieu à son égard. Peu importe si des collectionneurs sont prêts à mettre 15 000 euros pour l’un de ses tableaux… « Il y a beaucoup de paternalisme dans le milieu de l’art, affirme Sinzogan. Je ne suis peut-être pas assez authentique, ou trop indépendant, ou incontrôlable, je ne sais pas. Mais je suis trop vieux pour faire autre chose, je suis allé trop loin pour faire demi-tour. »


Revenants et passage du milieu

Intitulée « Les Voiles des revenants », l’exposition que la galerie belge Hangar H18, installée à Bruxelles, consacre à Julien Sinzogan jusqu’au 31 octobre regroupe nombre de thèmes chers à ses yeux : le vaudou, la géomancie par le Fa, la puissance des royaumes africains et l’esclavagisme.


 

 

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