Économie

Au Gabon, la Comilog négocie l’avenir du projet Maboumine

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Mis à jour le 5 novembre 2015 à 09:53

Le nickel, extrait à Doniambo en Nouvelle-Calédonie, est à son plus bas niveau depuis six ans. © Claude Baudemoulin/AFP

En difficulté, Eramet, la maison mère du minier, gèle ses investissements. L’exploitation de cet important gisement polymétallique devient donc incertaine. Mais le groupe reste optimiste pour sa filière manganèse.

En annonçant qu’il allait mettre entre parenthèses plusieurs de ses grands projets à cause d’une conjoncture difficile, Eramet a semé le doute au Gabon. En situation de quasi-monopole, le géant français y exploite du manganèse depuis plus de cinquante ans via sa filiale, la Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog).

En point de mire, l’un des projets phares du groupe dans le monde. À une quarantaine de kilomètres de Lambaréné (Centre), le projet Maboumine, dont le gisement recèle d’immenses richesses : du niobium (utilisé dans la fabrication des aciers et de superalliages), des terres rares, du tantale (présent dans les composants électroniques), de l’uranium…

La chute des cours mondiaux en cause

Le gouvernement gabonais, qui mise sur la diversification de son économie, essentiellement tournée vers le pétrole, espérait voir ce gisement exploité d’ici à quelques années. Depuis 2011, une centaine de chercheurs travaillent à la mise au point d’un procédé innovant de valorisation de ces métaux, dont la récupération et l’extraction s’annoncent complexes… et très coûteuses. En effet, 200 millions d’euros ont déjà été injectés dans différentes études et le coût total du projet (mise en exploitation du gisement et lancement d’une usine de transformation) est estimé à 3,5 milliards d’euros.

Officiellement, il n’est pas encore question de « geler » le projet. Des négociations ont démarré le 21 octobre à Libreville avec l’État gabonais, actionnaire de la Comilog à près de 30 %. « Aucune décision unilatérale d’Eramet-Comilog n’est possible sans concertation préalable avec le gouvernement, mais nous allons devoir faire des choix », explique André Massard, directeur de la communication de la filiale. Il faudra donc « revoir » le projet Maboumine « pour tenir compte de la situation financière » du groupe, poursuit-il.

Le groupe métallurgique a essuyé sur les six premiers mois de cette année une perte nette part du groupe de 83 millions d’euros et une perte opérationnelle courante de 70 millions d’euros

En effet, Eramet est au plus mal. La chute des cours mondiaux de ses principaux produits a plombé ses résultats. Le nickel, extrait en Nouvelle-Calédonie, est à son plus bas niveau depuis six ans et le prix du manganèse a été divisé par trois en moins de dix ans. Par conséquent, le groupe métallurgique a essuyé sur les six premiers mois de cette année une perte nette part du groupe de 83 millions d’euros et une perte opérationnelle courante de 70 millions d’euros.

« Face à ces conditions de marché particulièrement dégradées, le conseil d’administration a décidé de limiter les investissements industriels et de suspendre les grands projets », déclarait le 14 octobre dans un communiqué le PDG, Patrick Buffet. D’après une autre source minière proche du dossier, « avec Maboumine, on a un peu le même problème qu’avec Belinga [immense gisement de fer dans le nord-est du Gabon, pour lequel plusieurs investisseurs intéressés se sont successivement désengagés]. Pour absorber les coûts d’un tel projet, il faudrait un consortium d’entreprises. Eramet peut difficilement les supporter seul ».

Le manganèse, une filière porteuse

En revanche, les activités du groupe dans le domaine du manganèse ne devraient pas pâtir des difficultés de la maison mère, selon la Comilog, qui a réalisé un chiffre d’affaires de 937 milliards de F CFA (1,4 milliard d’euros) en 2014 (- 9 % sur un an). Au contraire, l’inauguration, le 12 juin, du Complexe métallurgique de Moanda (CMM), à 650 kilomètres à l’est de Libreville, pour un investissement de près de 230 millions d’euros, a marqué une étape importante dans l’industrialisation de cette filière.

Le Gabon est le deuxième producteur mondial de manganèse derrière l’Afrique du Sud, mais la totalité de sa production était jusque-là exportée sous forme brute. Sur cinquante hectares, ce site abrite une usine de manganèse métal d’une capacité de 20 000 tonnes par an et une usine de silico-manganèse capable de produire 65 000 tonnes, générant au total 400 emplois directs et environ autant dans la sous-traitance.

La Comilog le reconnaît, la rentabilité n’est pas encore au rendez-vous

Mais, au regard des 3,8 millions de tonnes produites chaque année au Gabon, le taux de transformation locale – de 5 % à 6 % seulement – peut paraître modeste. « C’est un point de vue trop réducteur, rétorque André Massard. Il faut regarder les retombées dans leur globalité : la Comilog est essentielle pour l’économie gabonaise, c’est le premier client de la SEEG (Société d’énergie et d’eau du Gabon) et de bien d’autres entreprises. Nous employons directement 3 500 salariés, et, plus largement, près de 25 000 personnes dépendent de l’activité du manganèse. »

Cependant, les interrogations se multiplient sur la pertinence de bâtir un nouveau complexe industriel alors que le marché mondial est en surproduction et que d’autres géants miniers adoptent justement une stratégie inverse : South32 (né d’une scission des activités de BHP Billiton) vient de fermer trois de ses quatre fours de manganèse sud-africains.

La Comilog le reconnaît, la rentabilité n’est pas encore au rendez-vous. La question de l’alimentation du CCM en électricité a été résolue grâce au nouveau barrage hydroélectrique de Grand Poubara, en service depuis 2013, mais les coûts de production restent encore élevés, en raison notamment de la mauvaise qualité des infrastructures (transports routiers, port, etc.). « Aujourd’hui, les cours du minerai se sont effondrés, mais nous avons connu pire. Il faut voir à long terme. Quand les cours remonteront et que nous aurons une bonne maîtrise de l’outil, la transformation aura une réelle valeur ajoutée, affirme André Massard. D’ici à dix ans, on gagnera beaucoup d’argent. »