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Pourquoi les banques nigérianes sont à la peine en Côte d’Ivoire

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En Côte d'Ivoire, Access Bank a cumulé 51 millions de dollars de pertes avant de quitter le pays.

En Côte d'Ivoire, Access Bank a cumulé 51 millions de dollars de pertes avant de quitter le pays. © VINCENT FOURNIER/J.A.

Malgré de grandes ambitions, les établissements bancaires de Lagos n’ont pas réussi à percer en Côte d’Ivoire. La mauvaise réputation de leur pays est sans doute en cause, mais pas seulement…

Six ans presque jour pour jour : c’est le temps qu’aura duré l’aventure ivoirienne d’Access Bank, mastodonte nigérian et ouest-africain. À la clé, une accumulation de pertes : 51 millions de dollars (45 millions d’euros) entre mars 2008 et décembre 2013… La dérive est impressionnante : en quelques années, la filiale ivoirienne a vu ses revenus baisser fortement et son bilan être divisé par plus de quatre. Lors du rachat d’Omnifinance, une petite banque tournée vers les entreprises, le groupe nigérian nourrissait pourtant de grandes ambitions, avec notamment le projet d’ouvrir dix nouvelles agences par an. En décembre 2013, date de son départ d’Abidjan, Access Bank comptait cinq agences dans le pays… Le même nombre qu’en 2008.

Les raisons d’un échec

Première raison à cet échec patent : l’instabilité managériale. Après la reprise d’Omnifinance, la valse des directeurs généraux commence et fragilise durablement l’établissement. Laurent Basque, l’un des piliers d’Omnifinance, quitte Access Bank quelques mois après la transaction. L’expérimenté Félix Bikpo (ancien dirigeant du groupe Banque Atlantique notamment) reste quant à lui peu de temps à la tête de la filiale ivoirienne. Concentré sur ses ambitions panafricaines, le groupe préfère le nommer directeur général d’Access Pan Africa, la structure chargée de piloter le déploiement de la banque dans les huit pays de l’UEMOA – déploiement qui n’aura jamais lieu.

Guillaume Liby, directeur général par intérim, quitte la banque aux couleurs bleu et orange en août 2008, tout comme le Nigérian Benjamin Oviosu, venu tout droit de Lagos.

Jusqu’à la prise de fonctions du Sénégalais Amadou Ly en février 2009, la banque souffre également de vives querelles internes. Cantonné à son siège au Plateau, sans véritable développement dans le pays, l’établissement passe inaperçu commercialement. Il s’engluera même dans la gestion scabreuse des fonds d’indemnisation des victimes de déchets toxiques du cargo Probo Koala, déversés dans la lagune d’Abidjan en 2006 : des millions d’euros détournés ont en effet transité par la filiale ivoirienne de la banque nigériane… En 2011, Access Bank abandonne son projet initial de développement dans la banque de détail et se déclare en vente.

Brutal échec pour ce groupe leader chez lui au Nigeria, où son total de bilan dépasse de très loin celui de la première banque ivoirienne. Sa compatriote United Bank for Africa (UBA) n’a pas souffert autant, mais son bilan à Abidjan reste bien en deçà des possibilités offertes par la première économie de l’UEMOA. Implantée dans le pays la même année qu’Access Bank, UBA n’occupe, selon les statistiques de l’Association professionnelle des banques et établissements financiers de Côte d’Ivoire (APBEF-CI), que la quinzième place (sur 23) dans le secteur bancaire, avec moins de 2 % de part de marché et une dizaine d’agences…

En 2014, pour son sixième exercice, la banque a continué de perdre de l’argent : l’équivalent de 2,2 millions de dollars (1,9 million d’euros), portant à plus de 10 millions de dollars les pertes cumulées depuis le démarrage effectif de ses activités, en mai 2009. « Au Burkina Faso, nous avons eu l’opportunité de racheter la BIB [Banque internationale du Burkina], l’un des établissements importants, tandis qu’en Côte d’Ivoire nous avons préféré une entrée en direct, en tablant sur le plan de développement d’un réseau étoffé et en ciblant une clientèle diversifiée, allant des particuliers les moins nantis aux sociétés les plus grosses », explique un ancien dirigeant d’UBA.

Pas de place pour un nouvel acteur

Pour se développer, la banque nigériane comptait notamment sur une participation aux transactions importantes entre la Côte d’Ivoire et le Nigeria, en particulier celles touchant aux importations de pétrole brut nécessaires aux activités de la Société ivoirienne de raffinage (SIR). Au Sénégal, c’est grâce à ce type de financements que la filiale locale d’UBA s’est installée dans le paysage bancaire. En 2010, UBA Sénégal mettait ainsi en place un financement pétrolier de 157,5 milliards de F CFA (240 millions d’euros) pour permettre à la Société africaine de raffinage (SAR) de s’approvisionner en brut…

Mais, en Côte d’Ivoire, la Société générale de banque en Côte d’Ivoire (SGBCI), BNP Paribas et Ecobank, qui pilotent ces financements, ne laisseront pas de place au nouvel acteur. Alors qu’UBA Sénégal est devenue rentable en trois ans, UBA Côte d’Ivoire perd de l’argent. Créée la même année, et dans des conditions comparables (sans rachat de banques existantes), UBA Cameroun est quant à elle aujourd’hui deux fois plus grosse que sa cousine ivoirienne…

Pour les spécialistes du secteur, le non-décollage des banques nigérianes en Côte d’Ivoire, alors qu’elles ont connu de vifs succès au Ghana par exemple, est difficile à décrypter. Les professionnels citent le manque de confiance entre les dirigeants locaux et le siège. « Ils étaient obligés de faire des allers-retours au Nigeria pour débloquer parfois les situations les plus banales », révèle l’ancien patron d’une banque nigériane. Access Bank a épuisé de nombreux dirigeants, tout comme UBA : cette dernière a été dirigée par Fogah Sossah puis par Guillaume Liby, venu d’Access Bank Côte d’Ivoire. Ce n’est qu’en 2012 qu’a été trouvé un dirigeant à long terme, Franklin Erebor. À GT Bank, dernier des mastodontes arrivés sur le marché, Mathila Soumahoro, qui en avait piloté l’implantation à Abidjan, est en conflit ouvert avec son ancien employeur depuis sa mise à l’écart brutale, en 2013…

Les banques venues de Lagos n’ont pas non plus affiché de stratégie claire et cohérente, contrairement à leurs concurrents marocains, qui se sont implantés plus tard mais ont percé dans le financement des gros marchés publics et la bancarisation de masse. Elles se sont de surcroît retrouvées à quatre sur des créneaux assez proches. La barrière culturelle tout comme les préjugés des Ivoiriens à l’égard des Nigérians, considérés comme des « fraudeurs » et des « combinards », ont sans doute aussi joué négativement sur le développement commercial des filiales locales. « L’absence d’opérateurs économiques nigérians structurés en Côte d’Ivoire n’aura pas permis la réalisation de gros deals », confie un membre de l’APBEF-CI. Ainsi, Dangote Cement n’est pas parvenu à percer en Côte d’Ivoire, alors qu’il a ouvert, au Cameroun comme au Sénégal, deux importantes cimenteries.

La filiale ivoirienne de GT Bank en sait quelque chose. Cette banque s’était installée prioritairement pour soutenir et financer les activités du richissime homme d’affaires Aliko Dangote. Trois ans après son arrivée, elle est la dernière banque du pays, avec moins de 10 milliards de F CFA de ressources. Pis, elle végète aussi parmi les plus petits établissements de toute la zone UEMOA…

Finalement, Diamond Bank est peut-être le seul acteur qui ne s’en sort pas trop mal. En partie en raison de sa prudence : dès le départ, la banque décide d’utiliser son historique filiale béninoise pour se développer au Togo, en Côte d’Ivoire et au Sénégal plutôt que de créer des banques à part entière. En décembre 2007, Diamond Bank Côte d’Ivoire est donc lancée sous forme de succursale, ce qui demande moins de capital. Dotée d’une antenne à Abidjan et d’une autre à San-Pedro, l’entité s’est discrètement hissée au dixième rang national par les ressources (plus de 109 milliards de F CFA au 30 juin), loin devant UBA Côte d’Ivoire et ses 92 milliards de F CFA.

Cela reste modeste, mais, pour Diamond Bank comme pour UBA, les choses pourraient s’arranger. En 2014, cette dernière a nettement réduit ses pertes et fortement dopé ses activités. Et la relance de grands projets structurants et intégrateurs comme la réalisation de l’autoroute Abidjan-Lagos, dont les coûts sont estimés à plus de 1 milliard de dollars, et surtout le gazoduc ouest-africain ou encore la procédure d’interconnexion des réseaux électriques de la sous-région pourraient enfin leur fournir le surcroît d’activité nécessaire à leur survie. Quelques maigres espoirs pour parvenir, enfin, à conquérir Abidjan.

 


 

La galère burkinabè

En novembre 2008, lorsque UBA acquiert la Banque internationale du Burkina (BIB), cette dernière est le premier établissement de la Place. Six exercices plus tard, UBA Burkina a dégringolé au-delà du cinquième rang,: les trois leaders (Ecobank, Coris et BOA) ont multiplié leurs actifs par 3 ou 4, tandis que le total de bilan de la filiale du groupe nigérian ne progressait que de moitié environ.

 

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