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Cet article est issu du dossier «Présidentielle au Burkina : une autre histoire est en marche»

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Économie

Burkina : malaise (économique) post-Blaise

Le ministère des Finances et du Budget à Ouaga 2000, au Burkina Faso. © Nyaba Léon Ouedraogo/JA

Les recettes budgétaires fondent, l'inflation augmente, l'industrie est en panne… Pourtant, la croissance pourrait rebondir en 2016, pourvu que la situation politique s'éclaircisse.

Au marché du soir de Wemtenga, quartier qui jouxte l’avenue Charles-de-Gaulle, dans le centre de Ouagadougou, Aissata Ouédraogo, 33 ans, semble perdue dans ses calculs. Assise sur sa moto de marque Crypton, lunettes remontées sur le front, elle regarde le sachet de quatre petites tomates qu’elle vient de négocier à 200 F CFA (0,30 euro). Cette mère de deux enfants réfléchit à ce qu’elle doit encore acheter pour le dîner et qu’il va falloir faire tenir dans son budget repas de 1 000 F CFA. « Les condiments sont devenus trop chers ! maugrée-t-elle. Avant, avec 1 000 F CFA, j’arrivais à faire un bon repas familial, aujourd’hui c’est impossible, il faut entre 1 500 et 2 000 F CFA ! »

À Ouaga, la compression des dépenses se voit aussi dans le panier de la ménagère. Les revenus moyens semblent s’être dégradés, et les prix de certaines denrées de base ont à nouveau augmenté. Pourtant, l’inflation avait fortement baissé l’an dernier, notamment grâce aux programmes de subvention aux produits alimentaires. Elle était même devenue négative fin 2014-début 2015 en raison du ralentissement de la croissance et de la baisse des prix à la pompe en janvier et en mars. Selon le FMI, elle devrait être de 0,7 % pour 2015 et rester sous la barre des 2 % en 2016, au-dessous du critère de convergence de 3 % fixé par l’UEMOA.

Le Burkina, le bon élève de l’UEMOA

Car malgré la conjoncture interne et les chocs exogènes, le Burkina Faso reste le bon élève de l’UEMOA. Enclavé, sans grandes ressources naturelles par rapport à ses voisins ouest-africains, le petit pays sahélien a en effet affronté vaillamment bien des difficultés ces dernières années : crise financière internationale et inflation dramatique des prix des denrées sur le continent depuis 2008, crise régionale due à la guerre civile ivoirienne en 2010-2011, afflux de 45 000 réfugiés maliens en 2012-2013, répercussions (notamment sur le tourisme et les services) de l’épidémie d’Ebola survenue dans trois pays de la région et chute des cours mondiaux de l’or et du coton en 2013-2014…

Sources : FMI, Gouvernement, oct. 2015

Sources : FMI, Gouvernement, oct. 2015

Autant d’aléas qui n’ont pas empêché le Faso d’afficher un taux de croissance moyen de plus de 6 % par an de 2008 à 2013 et d’émarger au premier rang de la sous-région, et au 154e rang sur 189 pays classés dans le rapport « Doing Business » 2015 de la Banque mondiale. Selon la Chambre de commerce et d’industrie (CCI-BF), le nombre de créations d’entreprises est d’ailleurs passé de 1 500 en 2002 à 8 500 en 2014.

La croissance devrait redécoller à 6 % dès 2016, selon les projections du FMI et du ministère burkinabè des Finances

De bons indicateurs qui expliquent que la croissance devrait se maintenir à 4 % ou 4,5 %. Elle devrait redécoller à 6 % dès 2016, selon les projections du FMI et du ministère burkinabè des Finances, « si la situation politique s’améliore, si l’épidémie d’Ebola est maîtrisée dans la région, si les cours des produits de base se stabilisent et si l’investissement dans les pôles de croissance du pays se poursuit », soulignait toutefois le Fonds dans son dernier rapport pays, en juin. Cela fait beaucoup de conditions mais, pour les observateurs internationaux, les fondamentaux du Burkina restent solides et la confiance que ses partenaires lui portent est sauve.

Un déficit qui se creuse

Pourtant, l’attentisme qui prévaut lors d’une période de transition ne l’a pas épargné. Avant l’insurrection populaire d’octobre, dès le début de 2014, la volonté supposée de l’ex-président Compaoré de modifier la Constitution pour briguer un troisième mandat avait déjà suscité une grande agitation sociale et freiné l’arrivée de capitaux privés. Cette situation, combinée à la chute des cours des principaux produits d’exportation (or et coton), a entraîné une baisse de 8,6 % des recettes budgétaires en 2014 : les impôts n’ont finalement collecté que 525 milliards de F CFA sur leur objectif de 605 milliards.

« En 2014, il n’y a pas eu d’investissements, ni de la part de l’État ni de la part du secteur privé. Et je suis très inquiet pour 2015 en raison de l’attentisme des investisseurs et du démarrage tardif des pluies », s’alarme Facinet Sylla, économiste en chef du bureau de la Banque africaine de développement (BAD) au Burkina. La faiblesse des cours internationaux de l’or et du coton n’étant qu’en partie compensée par la dépréciation du franc CFA par rapport au dollar, la valeur des exportations de marchandises sera elle aussi revue à la baisse cette année.

Sources : FMI, Gouvernement, oct. 2015

Sources : FMI, Gouvernement, oct. 2015

Le déficit risque donc de se creuser. Toutefois, selon le FMI, il devrait se limiter à 2,5 % du PIB, contre 1,8 % en 2014, grâce au « budget d’austérité » élaboré – et a priori tenu – par les autorités de la transition, ainsi qu’aux engagements de financement de la part des partenaires de développement (voir infographie). Cette forte réduction des dépenses publiques porte sur 4,5 % du PIB et concerne surtout les dépenses d’investissements, réduites de 237,1 milliards de F CFA après ajustement (les dépenses courantes l’étant de 58,2 milliards).

Afin de compenser la baisse des cours des matières premières, les autorités de la transition se sont attelées à relancer le secteur minier et la productivité de la filière coton

Pour éviter les effets négatifs de cette compression des budgets, le gouvernement a mis en place un mécanisme financé par la réduction de dépenses courantes (comme la suppression des déplacements qui ne sont pas indispensables et des per diem pour les fonctionnaires) afin d’augmenter (de 0,4 % du PIB) les dispositifs consacrés à la santé, à l’éducation et à la création d’emplois pour les femmes et les jeunes. Par ailleurs, afin de compenser la baisse des cours des matières premières, les autorités de la transition se sont attelées à relancer le secteur minier et la productivité de la filière coton.

Mais le malaise des opérateurs burkinabè est palpable. L’activité reste ralentie dans la plupart des secteurs, en particulier pour certains services (hôtellerie, location de voiture, etc.) et dans le BTP, où l’État est généralement le principal client, avec une commande annuelle d’environ 300 milliards de F CFA. L’insurrection d’octobre a écorné le tissu industriel. Selon la CCI-BF, les actes de vandalisme ont touché plus de 100 usines et entreprises privées, entraînant des pertes estimées à 42 milliards de F CFA et la destruction de 7 300 emplois (dont 2 700 emplois directs).

« Nos industries sont dans une situation extrêmement difficile, déplore Mamady Sanoh, président du Groupement professionnel des industriels (GPI). La fraude, la concurrence déloyale et la contrefaçon minent nos activités. » À cause de ces fléaux, la SN-Sosuco, numéro un national de la production de sucre, stocke 20 000 tonnes d’invendus, soit un manque à gagner de plus de 14 milliards de F CFA. Il est temps que la transition touche à sa fin et que les affaires redécollent. Si tout va bien, début 2016.


Le coût du coup

Outre son lourd bilan humain (14 morts et 251 blessés), le coup d’État manqué de la mi-septembre a eu un impact négatif sur l’économie nationale. Selon les premières estimations du ministère de l’Économie et des Finances, il devrait entraîner une baisse de la croissance du PIB pour 2015, la ramenant à 4,5 %, voire à 4 %, au lieu des 5 % prévus.

Arrêt de travail, fermeture des commerces et des banques, ralentissement de la production dans les usines… Ce triste épisode a dégradé l’activité économique, qui souffrait déjà de la compression des dépenses des ménages et du malaise des opérateurs burkinabè. « Le ralentissement et, parfois, l’arrêt de la production qui ont suivi le coup d’État ont affecté immédiatement le volume des affaires, en particulier dans le secteur informel, s’inquiète-t-on au gouvernement. Et cela pèsera certainement sur le résultat annuel des entreprises. »

C’est surtout sur les finances publiques que la grève générale, qui a eu lieu pendant le putsch et qui a duré une dizaine de jours, a eu le plus de conséquences. Ainsi, les pertes de recouvrement de l’impôt durant cette période (du 16 au 25 septembre) atteindraient 11 milliards de F CFA (près de 16,8 millions d’euros) et celles des recettes douanières 9,7 milliards de F CFA, selon le ministère des Finances, qui évalue le manque à gagner global pour l’État à 30,8 milliards de F CFA. Or la situation était déjà difficile : seulement 639,2 milliards de F CFA de recettes propres avaient été mobilisées fin juillet, contre 663,3 milliards à la même période en 2014, soit une baisse de 3,6 %. Pis, avec cette crise, le montant des arriérés de paiements a explosé : il s’élève désormais à 40 milliards de F CFA.

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