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Cet article est issu du dossier «Présidentielle au Burkina : une autre histoire est en marche»

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Politique économique

Burkina – Jean Gustave Sanon : « Mon legs au futur régime : une situation financière saine »

Dans son bureau, à Ouagadougou. © SOPHIE GARCIA POUR J.A.

Durant cette année de transition, le ministre de l'Économie et des Finances s'est attelé à regagner la confiance des partenaires étrangers et à apurer la dette de l'État. Mission quasi accomplie.

Jean Gustave Sanon a été débauché du poste de représentant résident de la Commission de l ‘UEMOA qu’il occupait à Lomé, au Togo, pour prendre les rênes du ministère de l’Économie et des Finances au sein du gouvernement de transition nommé le 25 novembre 2014, près d’un mois après la chute de Blaise Compaoré. Il s’est fixé pour priorités de regagner la confiance des bailleurs de fonds et des investisseurs, de réajuster la stratégie de croissance accélérée et de développement durable (Scadd) pour la période 2016-2020 et d’apurer les comptes publics.

Jeune Afrique : À quelques semaines de la fin de la transition, comment se porte l’économie burkinabè ?

Jean Gustave Sanon : Elle souffre encore des conséquences de plusieurs chocs exogènes : baisse des cours de l’or et du coton, crise Ebola, caprices de la pluviosité… Ces difficultés nous ont contraints, dès notre prise de fonction, à revoir à la baisse nos prévisions de croissance pour 2014, de 6 % à 5 %. Finalement, ce taux s’est établi à 4 %. Pour 2015, nous tablons sur une croissance de 4 % à 4,5 %, compte tenu du contexte défavorable. Il y a une légère reprise mais, en dépit des efforts consentis par le gouvernement et salués par nos partenaires, notamment le FMI, la situation reste difficile.

La tentative de coup d’État du 16 septembre a aggravé le climat d’incertitude, lequel est marqué par un ralentissement des activités et des investissements, ainsi que par la baisse des recettes budgétaires. Selon nos projections, ce putsch raté devrait coûter au pays au moins 0,3 point de croissance.

L’État est en mesure de financer ses missions régaliennes : remboursement de la dette, paiement des salaires et du fonctionnement de l’administration…

L’attentisme des opérateurs se poursuit. La baisse du volume des importations rend la morosité de l’activité très perceptible. Certains gros importateurs ayant été victimes de pillages au cours de ces dernières années, ils ont, par prudence, constitué leurs stocks dans les pays voisins. Et le recul des importations a entraîné une moins-value sur les droits de douane et les impôts, notamment sur les hydrocarbures, dont les prix ont chuté de 40 %. Nous avons aussi observé une baisse notable des bénéfices des sociétés dans des secteurs traditionnellement rentables comme les télécoms.

Pour les finances publiques, cette conjoncture se traduit par des tensions de trésorerie. Cela dit, nous sommes loin de la cessation de paiements. L’État est en mesure de financer ses missions régaliennes : remboursement de la dette, paiement des salaires et du fonctionnement de l’administration… Nous avions prévu une loi de finances rectificative avant la fin de l’année pour tenir compte de l’exécution des dépenses de l’État.

 S’il n’y avait pas eu cette « colère populaire », le FMI aurait très certainement suspendu son aide

Quels ont été vos principaux défis ?

L’urgence a été de reconquérir la confiance du FMI. L’insurrection a coïncidé avec une mission d’évaluation du Fonds qui était sur le point de remettre en question le programme de gestion de finances publiques 2013-2016. S’il n’y avait pas eu cette « colère populaire », le FMI aurait très certainement suspendu son aide. Il fallait donc travailler à rassurer les bailleurs de fonds et les partenaires bilatéraux en proposant des mesures concrètes sur l’avant-projet de loi 2015.

La poursuite de la revue du programme conjoint s’est révélée concluante et a entraîné l’adhésion de tous les autres partenaires : Banque mondiale, Union européenne, Banque africaine de développement, etc. Nous nous sommes engagés à poursuivre la mise en œuvre de politiques de gestion saines. C’est pour cette raison que nous avons adopté un budget « sincère », voire austère, avec un déficit soutenable, compte tenu des recettes internes. Enfin, nous nous sommes engagés à stimuler la croissance et à réduire la pauvreté.

Les régies financières ont-elles réussi à mobiliser davantage de recettes ?

Les résultats sont décevants. Pour la douane par exemple, les performances sont de 30 % inférieures aux attentes. Malgré cela, nous avons entrepris des réformes pour améliorer la mobilisation des ressources propres. Ainsi, nous avons introduit le scanner dans les postes de douane, ainsi qu’un suivi satellitaire des camions de transport de marchandises afin d’optimiser le recouvrement des recettes. D’autres réformes, comme la facture normalisée, visent à lutter contre l’évasion et la fraude fiscales.

Aujourd’hui, quelle est votre priorité ?

Je veux léguer une situation macroéconomique stable et une assise financière saine au nouveau régime. C’est-à-dire que l’État soit en mesure de payer les dépenses ordonnancées et engagées. Lors de ma prise de fonctions, nous -avions plus de 300 milliards de F CFA [plus de 457,3 millions d’euros] d’instance de paiement. À la fin août, nous avions apuré la totalité de cette dette au titre de l’année 2014. Malheureusement, la tentative de remise en cause de la transition par l’ex-garde présidentielle a dégradé le montant des arriérés de l’État, estimé aujourd’hui à 40 milliards de F CFA.

Je veux également finaliser le nouveau cycle de la stratégie de croissance accélérée et de développement durable [Scadd 2016-2020]. J’ai décidé de conduire cet exercice, car la Scadd n’est pas bâtie sur un programme politique, mais sur les problèmes structurels de notre économie. Nous n’aurons hélas pas le temps d’aborder les questions de sa transformation.

De mon point de vue, les priorités consistent à faire du secteur privé le moteur de la croissance et de la création d’emplois, à rationaliser les charges de fonctionnement pour dégager des ressources propres et à asseoir de nouveaux mécanismes de financement qui répondent aux besoins d’investissement dans les infrastructures et équipements indispensables. Nous avons posé les jalons de ces chantiers, ce sera au prochain gouvernement de prendre le relais.

Selon le Réseau national de lutte anticorruption (REN-LAC), c’est dans les marchés publics que la corruption est le plus perceptible…

La lourdeur des règles de passation de ces marchés et la longueur de leurs délais d’attribution font en effet l’objet de plaintes de plus en plus nombreuses. Selon moi, ce ne sont ni les règles ni les procédures qui posent problème, mais les hommes chargés de les appliquer. Pour lutter contre la corruption, il faut sanctionner le corrompu et le corrupteur. À cet égard, je salue l’adoption, en mars, de la loi anticorruption, qui sanctionne les sources potentielles de corruption.

Les députés ont ouvert une enquête sur les fraudes fiscales. Que pensez-vous de cette initiative ?

Elle s’inscrit en droite ligne de certaines des actions que j’ai entreprises. Ne pas payer ses impôts revient à se faire à soi-même du mal… L’objectif est de comprendre ce phénomène et de proposer des solutions pour que l’État rentre dans ses droits. Les recommandations des députés permettront à l’exécutif de prendre des mesures visant à réduire la fraude fiscale à sa plus simple expression.

Quelle est la teneur de votre programme socio-économique d’urgence ?

Ce plan, ponctuel, ne vise pas à remplacer les politiques économiques. Il a été conçu pour répondre aux fortes attentes de la population, notamment celles des jeunes, excédés par le chômage, qui ont porté l’insurrection populaire. Il a été doté d’un budget de 25 milliards de F CFA, qui ont été alloués aux guichets compétents afin de financer les activités des femmes et des jeunes promoteurs d’entreprise, ainsi que la réalisation d’infrastructures socio-éducatives. Ces ressources proviennent des économies réalisées sur la réduction du train de vie de l’État.


Les finances africaines, c’est son affaire

Peu connu du grand public jusqu’à sa nomination au portefeuille de l’Économie et des Finances en novembre 2014, Jean Gustave Sanon, 56 ans, a intégré les services du Trésor burkinabè il y a plus de trente ans. Titulaire d’un diplôme d’études supérieures bancaires et financières, il a notamment été chef du service de la comptabilité, directeur des études et de la législation financière, puis des affaires monétaires et financières à la direction générale du Trésor, avant de rejoindre Lomé et la Commission de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), en 2005, en tant que directeur des finances publiques.

Il a ensuite été pendant sept ans conseiller résident en gestion des finances publiques pour le Fonds monétaire international (FMI), d’abord auprès du Centre régional d’assistance technique pour l’Afrique centrale, basé à Libreville, au Gabon (2007-2010), puis de celui pour l’Afrique de l’Ouest, basé à Abidjan, en Côte d’Ivoire (2010-2013). Jean Gustave Sanon avait rejoint la Commission de l’UEMOA en avril 2013 au poste de conseiller technique auprès du commissaire chargé des politiques économiques et de la fiscalité intérieure et, depuis juin 2014, en tant que représentant résident.


 

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