Politique

Libye : le bout du tunnel ?

Délégués du gouvernement de Tobrouk durant les négociations de Skhirat. © FADEL SENNA/AFP

Longtemps minoritaires au sein de la coalition au pouvoir à Tripoli, les partisans d'un accord avec les autorités de Tobrouk semblent en passe de prendre le dessus.

L’un donne rendez-vous dans un petit café du centre-ville. Un autre se déplace jusqu’à l’hôtel des journalistes. Un dernier reçoit au siège de sa compagnie et exige l’anonymat. Trois lieux, trois personnages aux visées différentes, une seule préoccupation : faire profil bas dans un Tripoli à la croisée des chemins.

Si un accord sur la formation d’un gouvernement d’union nationale n’est pas signé avant le 20 octobre à Skhirat, au Maroc, entre les délégués respectifs de la Chambre des représentants (CDR) de Tobrouk et du Congrès général national (CGN) basé à Tripoli, l’ONU menace de suspendre les discussions avec les deux parties. Une exigence qui divise la coalition de milices Fajr Libya (« Aube de la Libye »), au pouvoir à Tripoli. Longtemps minoritaires, les partisans d’un accord  sont aujourd’hui en passe de prendre le dessus. À preuve : dix-huit chambres de l’hôtel Corinthia – qui avait été attaqué en janvier 2015 – sont en cours de rénovation en prévision d’un retour de la mission de l’ONU.

Attablé à la terrasse du café, loin des oreilles indiscrètes, Salah Bakouch, conseiller de la délégation de Tripoli à Skhirat, explique pourquoi le CGN doit s’engager : « Si nous signons maintenant, nous savons avec qui nous allons gouverner. Après le 20 octobre, Haftar [Khalifa Haftar, chef des forces armées alliées au gouvernement de Tobrouk] pourrait faire un coup d’État, ou la Cyrénaïque [région Est] faire sécession. » Ces propos révèlent un changement de cap. Surtout, ils émanent d’un proche d’une figure clé du paysage libyen, Abderrahmane Sewehly, un faucon devenu, en quelques semaines, un possible candidat au poste de vice-Premier ministre.

Sur le fond, Tripoli a arraché des concessions primordiales. Le texte d’accord prévoit que les 145 membres du Conseil d’État, lequel fonctionne comme une chambre haute, seront tous issus du CGN, et non les trois quarts comme prévu initialement. En outre, si la CDR reste l’assemblée principale, le Conseil d’État verra ses pouvoirs de nomination et législatifs renforcés. « Ce texte est équilibré, juge Mohamed el-Harezi, porte-parole du Parti justice et construction [PJC, proche des Frères musulmans], qui est le seul à recevoir ouvertement dans les bureaux de sa formation politique. La pression de la communauté internationale est si forte qu’il y aura un accord. »

L’influence de Misrata

Plus d’un an après la bataille de Tripoli, qui a provoqué la formation des deux gouvernements ennemis, favorisant ainsi l’implantation puis l’essor de l’État islamique (EI), la Libye serait donc sur le point de trouver une solution politique à la crise. Et les principaux artisans de cet accord ne sont pas à chercher dans la capitale mais à Misrata, à 200 km à l’est. La troisième ville du pays joue en effet un rôle central dans la période postrévolution. Elle est le siège des milices libyennes les plus puissantes et jouit désormais, grâce à son port, du statut de capitale économique.

Misrata a ainsi joué du fusil et du dinar pour arriver à imposer le gouvernement de Fajr Libya à Tripoli à l’été 2014. À ce moment, les dirigeants voulaient éradiquer les derniers « kadhafistes » : Haftar, les groupes armés de Zintan ou de la tribu des Wershefana – devenus des soutiens de Tobrouk. Aujourd’hui, le ton a changé du tout au tout. « Nous voulons un accord, car nous voulons la paix et la sécurité », assure l’élu local Ali Abou Sitta, qui représente Misrata dans les négociations.

Si nous voulons la victoire, ce ne devrait pas être Misrata contre l’État islamique, mais l’État libyen contre l’État islamique, prévient Khaled Abou Jazia

Ce revirement a une explication : l’État islamique. Implanté depuis février à Syrte, à 250 km à l’est de Misrata, le groupe terroriste a organisé plusieurs attaques au cœur de la ville. Pour se protéger, la municipalité a dû battre le rappel de nombreux bataillons misratis qui étaient stationnés dans l’Ouest. Une stratégie efficace, à condition d’obtenir un accord politique avec les ennemis d’hier pour en faire de nouveaux alliés. « Si nous voulons la victoire, ce ne devrait pas être Misrata contre l’État islamique, mais l’État libyen contre l’État islamique », prévient Khaled Abou Jazia, porte-parole de la brigade 166, première ligne de défense de Misrata contre l’EI. En ville, désormais, les partisans du « califat » effraient davantage que la figure de Haftar.

Une difficile union nationale

Haftar, c’est justement ce qui empêche Abdelkader Ouali, membre du CGN, d’envisager un accord : « Il doit être écrit noir sur blanc que Haftar ne peut exercer de fonction officielle. » Conscient de ne plus représenter la majorité, l’élu préfère aller directement au-devant des journalistes pour expliquer son point de vue. « En proposant des personnalités comme Jadallah el-Talhi [ancien Premier ministre sous Kadhafi] au poste de chef du gouvernement, la Chambre des représentants donne l’impression d’être composée de kadhafistes et non de révolutionnaires. »

Si Ouali prône tout de même le dialogue pour arriver à un « vrai » accord, d’autres usent de méthodes plus musclées. En septembre, des hommes armés ont fait irruption au sein du CGN pour empêcher la tenue d’une réunion censée fixer la liste des candidats à soumettre à l’ONU pour former le gouvernement d’union nationale. « C’est Nouri Abou Sahmain [le président du CGN] qui a fait venir ses hommes pour retarder l’accord », assure un élu présent ce jour-là mais qui préfère garder l’anonymat et recevoir dans les bureaux de sa société pour lancer ses accusations.

Tee-shirt à l’effigie de « Buka » – chef d’Ansar al-Charia tué en mars à Benghazi – sur les épaules, Mustapha suivra Salah Badi jusqu’au bout

Le chef de guerre et homme politique Salah Badi a, lui, créé le Front de fermeté, une milice qui continue de combattre dans l’ouest du pays, où les affrontements sont réguliers avec les Zintanis et les Wershefana. Tee-shirt à l’effigie de « Buka » – chef d’Ansar al-Charia tué en mars à Benghazi – sur les épaules, Mustapha suivra Salah Badi jusqu’au bout. Les Zintanis ont attaqué sa ville de Kikla, sur le mont Nefoussa, dans l’ouest du pays. Pour lui, ni l’intérêt national ni les impératifs économiques ne sont une raison suffisante pour faire la paix avec « ces voleurs ».

Il fait partie de la centaine de Tripolitains qui se réunissent chaque vendredi sur la place des Martyrs à l’appel de l’aile dure du pouvoir. Sur l’un de leurs écriteaux, on peut voir une caricature de Bernardino León, représentant spécial de l’ONU pour la Libye, avec ce slogan : « Une paix trompeuse est plus nocive qu’une guerre ouverte. »

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte