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Elections

La machine Ouattara

Le chef de l'État et son épouse, à Daloa (Centre-Ouest), le 27 septembre.

Le chef de l'État et son épouse, à Daloa (Centre-Ouest), le 27 septembre. © FRANÇOIS-XAVIER FRELAND POUR J.A.

Un solide plan de com pour vanter son bilan, une large couverture médiatique, une coalition soudée derrière lui… Le président, qui brigue un second mandat le 25 octobre, semble avoir toutes les cartes en main. Au grand dam de ses adversaires, qui se plaignent de ne pas avoir les moyens de lutter contre lui.

Lorsque les portes du jet Grumman 4 s’ouvrent et qu’il apparaît en haut de la passerelle, Alassane Dramane Ouattara a des faux airs d’Houphouët-Boigny. Son avion vient d’atterrir à Daloa, troisième ville du pays, capitale du Grand Ouest et fief de l’ancien président Laurent Gbagbo. Chapeau gris, chemise crème un peu longue, le chef de l’État tend les bras vers le ciel, salue quelques personnalités et gagne les bruyantes tribunes du comité d’accueil, dans une ambiance euphorique très années sixties… « Nesré président ! » (« Bienvenue, président ! »), scandent les femmes au rythme des tambours. Dans la foule, sur le tarmac, non loin des membres du gouvernement, un homme, panama sur la tête, attire tous les regards : Lucien Tapé Doh. Ce richissime cultivateur, très proche de Laurent Gbagbo lorsqu’il était encore à la tête de la Bourse du café et du cacao, a rallié Alassane Ouattara : tout un symbole sur cette terre jadis hostile.

Le plan de com est parfaitement rodé. Adama Bictogo, ancien ministre de l’Intégration africaine, aujourd’hui directeur de la mobilisation nationale pour la campagne 2015, exulte. « La plus grande force de Ouattara, c’est son bilan. Son premier mandat lui a permis de se faire connaître et de changer l’image d’homme distant que ses ennemis avaient construite. En réalité, c’est un humaniste, une sorte de Nelson Mandela ivoirien », s’enflamme le conseiller du président.

Un président globe-trotter

Depuis qu’il est arrivé au pouvoir, en mai 2011, le président sillonne la Côte d’Ivoire, vérifiant en personne l’avancée des chantiers. Lui, l’homme du Nord, a, dit-on, « le commerce dans le sang » et aime les contacts, à l’inverse de son prédécesseur Laurent Gbagbo, qui sortait plus rarement de son palais-bunker, surtout durant ses derniers mois au pouvoir, de peur d’un attentat.

Depuis janvier, il a effectué une quinzaine de visites d’État. Et la Radiodiffusion Télévision ivoirienne (RTI) retransmet en direct ses moindres faits et gestes, au grand dam de l’opposition, qui dénonce un traitement inégal de l’information. « Pour le président, la campagne a commencé bien avant la date officielle [le 9 octobre], avec tous les moyens de l’État. Il y a une disproportion évidente », déplore Alcide Djédjé, ancien élu local du Front populaire ivoirien (FPI) et autrefois très proche conseiller de Laurent Gbagbo.

François-Xavier Freland/J.A.

À Gagnoa, la ville natale de Laurent Gbagbo, le 28 septembre © François-Xavier Freland/J.A.

La visite d’État à Gagnoa, la ville natale de l’ancien président, serait-elle une revanche sur l’Histoire ? Dans les rues, aux alentours du stade Victor-Biaka-Boda où Alassane Ouattara doit prononcer un grand discours sur la réconciliation, une foule déborde le service d’ordre et se presse pour accueillir le cortège. « Personne ne m’a dit de venir », jure Ahmed, 25 ans. Derrière lui, des femmes tiennent des pancartes à bout de bras : « Ici, pas de voies, pas d’électricité ». « Peut-être qu’il va enfin s’occuper de nous », soupire la plus âgée.

Signe du retour de l’autorité de l’État, la préfecture et la résidence du préfet, partiellement détruites durant la crise postélectorale de 2011, ont été restaurées. « Gagnoa constitue un symbole fort. Tout ce que nous avions promis est en passe de se réaliser. Nous comptons aller de l’avant après les élections pour que toutes les populations de Côte d’Ivoire bénéficient du développement », confie le président à Jeune Afrique, tandis que le quartier populaire de Delbau est enfin alimenté en électricité.

Un candidat bien entouré

Derrière lui, Amadou Gon Coulibaly, le secrétaire général de la présidence. Diplomate et fin stratège, c’est lui qui a conçu et mis en œuvre le programme présidentiel d’urgence (PPU) destiné à aider les personnes dans le besoin et à réparer les infrastructures détériorées lors de la crise de 2010-2011. Cet arrière-petit-fils du patriarche Péléforo Gon Coulibaly, qui apporta son soutien à Félix Houphouët-Boigny en 1960, énumère les grands axes du programme de la campagne 2015 : poursuite des grands travaux, école pour tous, lutte contre le chômage des jeunes, renforcement du rôle de la femme dans la société. Dans son sillage, Masséré Touré, la discrète mais omniprésente nièce du chef de l’État, chargée de la communication.

Quand le cortège débarque dans le village de Zakoua, le président apparaît entouré de ceux qui l’ont toujours accompagné dans sa longue lutte pour arriver au pouvoir. Tous ou presque occupent aujourd’hui des postes importants. Guillaume Soro, s’il ne fait pas précisément partie de ces fidèles de la première heure, n’en bénéficie pas moins d’une place privilégiée.

François-Xavier Freland/J.A.

Guillaume Sora accueille Alassane Ouattara, à Zakoua, le 28 septembre, en présence de Daniel Kablan Duncan, le premier ministre (à g., cravate bleue) © François-Xavier Freland/J.A.

L’actuel président de l’Assemblée nationale, Premier ministre sous Laurent Gbagbo, blagueur et bon vivant, lui est particulièrement utile au moment où il devient crucial de réactiver les réseaux et soutiens dans tout le pays. L’ex-chef de la rébellion du Nord est toujours apprécié des anciens combattants des Forces nouvelles, reconvertis dans l’armée, les affaires ou la politique. Preuve de cette relation privilégiée qui lie les deux hommes, le président n’a pas hésité à modifier son programme pour aller saluer la famille de Sylvie Tagro, l’épouse de Soro.

Toujours soucieux de marquer des points, Alassane Ouattara s’incline devant le fondateur bété du village, à qui l’on prête 115 printemps. Les flashs crépitent. « Je veux que vous restiez à votre poste longtemps », lance le patriarche en lui serrant longuement la main. Applaudissements. Le chef de l’État sourit, se rassied près de la première dame, avant de répondre : « Ah, si chacun pouvait durer autant que vous… » Nouveaux applaudissements.

Hamed Bakayoko, fidèle de toujours et aujourd’hui ministre l’Intérieur et de la Sécurité, prend la parole. Le tout nouveau grand maître des francs-maçons de la Grande Loge de Côte d’Ivoire aime cultiver les amitiés par-delà les frontières. Ses années de militantisme estudiantin lui ont appris à créer des ponts entre les générations. Ancien patron de la radio Nostalgie Afrique et ex-directeur de publication au Patriote, il a aussi le sens de la formule. « Le mariage d’un homme du Nord avec une femme de l’Ouest est un bien bel exemple de réconciliation nationale », s’exclame-t6il. Fin de la messe.

À 73 ans, et après cinq années à la tête du pays, Alassane Ouattara prend soin d’afficher sa sérénité au côté de Dominique, son épouse. Trente ans de vie commune, dont 24 années de mariage, n’ont pas entamé leur complicité. À travers sa fondation Children of Africa, la première dame est sa meilleure ambassadrice auprès des Ivoiriennes, que le président a mises au cœur de sa campagne. Ce jour-là, dans le stade régional de Daloa plein à craquer, entre deux airs de Mawa Traore et d’Affou Keita, les divas mandingues du nord du pays, Fanta Gbê (« la femme claire » en malinké), qui parraine le Fonds d’appui aux femmes de Côte d’Ivoire, assiste à la distribution de dons sous les hourras. « ADO, c’est à 40 % son bilan et à 20 % son épouse. Le reste, ce sont les partis », résume Abdoulaye Sangaré, adjoint au ministère de la Communication.

J.A.

La galaxie ADO © J.A.

En effet, à Daloa, malgré les dissensions et les heurts parfois violents entre militants, les partisans de Ouattara réunis au siège de campagne du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP) – la très large coalition qui soutient le président – s’affairent à propager la bonne parole. Tous les moyens sont bons : téléphones portables, mégaphones, piles de tracts…

Depuis le ralliement de l’ancien président Henri Konan Bédié, le chef du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA), Ouattara peut compter sur les houphouétistes pour quadriller la région et relayer son message jusque dans les zones les plus reculées. Joël N’Guessan, ancien du PDCI et aujourd’hui porte-parole national du Rassemblement des républicains (RDR, au pouvoir), a mis de l’ordre. La discipline règne.

À l’instar des militants de Daloa, qui revêtent à la moindre occasion des tee-shirts orange à l’effigie du président, il s’est professionnalisé. Nul ne parle à la presse sans l’aval des directeurs de campagne. Ces fourmis ouvrières de la machine Ouattara n’ont qu’un seul objectif : faire du porte-à-porte en quête de nouvelles voix pour l’emporter dès le premier tour. « Notre principale force, c’est la division du FPI [ancien parti au pouvoir] entre les inconditionnels de Laurent Gbagbo et les pro-Pascal Affi N’Guessan. On ne cache pas notre plaisir », avoue Joël N’Guessan.

Le style Ouattara, ce n’est que du spectacle, de la poudre aux yeux. Il ne fait qu’achever les grands projets votés et financés sous Gbagbo, juge, amer, Jean Bonin Kouadio

À l’entrée des deux grandes villes de l’Ouest, d’immenses affiches à l’effigie du président (« Oui à l’émergence avec ADO ») jalonnaient déjà les principaux axes routiers quelques semaines avant le début officiel de la campagne. « Ouattara divertit le peuple, mais en réalité il ne fait rien pour lui. Le style Ouattara, ce n’est que du spectacle, de la poudre aux yeux. Il ne fait qu’achever les grands projets votés et financés sous Gbagbo », juge, amer, Jean Bonin Kouadio, le directeur de la communication de Pascal Affi N’Guessan.

Sur la photo prise dans les studios de Fabrice Sawegnon, directeur de Voodoo Communication et grand orchestrateur de la campagne présidentielle, le chef de l’État sourit légèrement. « Ouattara, c’est la force tranquille », résume Adama Bictogo, avant de monter à l’arrière d’un des 4×4 blindés noirs qui démarrent en trombe, dans un nuage de poussière.

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