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Cet article est issu du dossier «Maurice : en quête d'un second souffle»

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Politique

Maurice : la nouvelle jeunesse du vieux SAJ

Les sympathisants de l'alliance Lepep célèbrent leur victoire aux législatives, à Rivière du Rempart, le 11 décembre 2014. © NICHOLAS LARCHÉ/AFP

À 85 ans, sir Anerood Jugnauth a fait il y a dix mois un retour surprise à la tête du gouvernement. Mais après avoir damé le pion à ses adversaires, le voilà déjà confronté à des difficultés : l'économie n'est pas fringante, et son fils est impliqué dans une affaire de conflits d'intérêts. retour surprise à la tête du gouvernement. Mais après avoir damé le pion à ses adversaires, le voilà déjà confronté à des difficultés : l'économie n'est pas fringante, et son fils est impliqué dans une affaire de conflit d'intérêts.

Raz de marée pour les uns, déroute pour les autres, le résultat des élections générales de décembre 2014 a littéralement sidéré les Mauriciens. Peu d’entre eux avaient en effet prévu que le scrutin tournerait en faveur de sir Anerood Jugnauth, alias SAJ. À 85 ans, le vieux gladiateur fait un retour dans l’arène politique aussi tonitruant que surprenant, douze ans après avoir quitté Clarisse House, la résidence des Premiers ministres, pour le Réduit, celle des présidents de la République.

En remportant 47 sièges sur 60 au Parlement, le chef du Mouvement socialiste mauricien (MSM) et leader de l’alliance Lepep (« le peuple ») a infligé une défaite cuisante à la coalition gouvernementale emmenée par le Premier ministre sortant, Navinchandra Ramgoolam, patron tout-puissant du Parti travailliste (PTr), et son allié de circonstance, Paul Bérenger. Dans la bataille, Ramgoolam a perdu la primature et son siège au Parlement. Bérenger conserve le sien de justesse, mais son Mouvement militant mauricien (MMM) sort laminé des élections.

« La surprise a été totale. Elle l’est encore neuf mois plus tard », constate un diplomate étranger. Elle l’est pour Ramgoolam qui, à 68 ans, après quatorze années au pouvoir, paie ses excès autocratiques, dépossédé d’un poste qu’il se voyait détenir à vie. Elle l’est pour Jugnauth lui-même, qui est sorti de son Réduit pour mettre sur orbite son fils Pravind. Il n’aura pas la tâche facile : son dauphin putatif, qui n’a pas hérité de son caractère bien trempé, peine à s’imposer.

Aussi populaire que populiste, SAJ a su profiter du mécontentement des électeurs, dû à la fois au ralentissement économique et à la méfiance que suscitent les propositions de réformes institutionnelles du tandem Ramgoolam-Bérenger. « En promettant de rééquilibrer les pouvoirs entre le chef de l’État et le gouvernement, l’ancien Premier ministre s’est attiré les foudres de la majorité hindoue, dont les principaux leaders religieux ont craint une remise en question du compromis historique qui, depuis l’indépendance, garantit à leur communauté de tenir les leviers politiques du pays », explique un observateur.

Après avoir fait le plein des voix dans l’« Hindi Belt » du nord du pays, sir Anerood Jugnauth dispose de la légitimité nécessaire pour « mettre le bulldozer en marche », selon l’expression de Dev Beekharry

Également lassés par les nombreux écarts de conduite de Ramgoolam, ces derniers, emmenés par Somduth Dulthumun, le très influent président de la Sanatan Dharma Temples Federation (SDTF), auraient littéralement « exécuté Navin », assure l’un de ses proches.

Après avoir fait le plein des voix dans l’« Hindi Belt » du nord du pays, sir Anerood Jugnauth dispose de la légitimité nécessaire pour « mettre le bulldozer en marche », selon l’expression de Dev Beekharry, son principal conseiller. Un rien revanchard, le nouveau Premier ministre s’est en effet lancé, dès sa prise de fonctions, dans une vaste opération de nettoyage, avec la même brutalité que lors de ses mandats précédents (de 1982 à 1995, puis de 2000 à 2003).

Sa première victime n’est autre que son prédécesseur, incarcéré aux Casernes centrales (siège de la police) début février, après la découverte de 220 millions de roupies (plus de 5,3 millions d’euros) lors d’une perquisition musclée à son domicile. Rapidement relâché, Ramgoolam encourt toujours une peine de dix ans de prison pour entrave à la justice et blanchiment d’argent.

Pravind a été rattrapé par la justice dans une affaire de conflit d’intérêts  et contraint de démissionner fin juin de son poste de ministre de l’Innovation et de la Technologie

Deux mois plus tard, le gouvernement a dû faire face au scandale financier de la British American Insurance (BAI), dont les pertes colossales, estimées à plusieurs dizaines de milliards de roupies, risquaient de faire plonger la place financière et de miner l’économie nationale. Jugé très sensible, ce dossier a mobilisé l’énergie des équipes du ministère des Finances, qui n’a donc pas vraiment eu le temps d’élaborer sérieusement le plan de relance que le Premier ministre avait pourtant annoncé comme une priorité.

Entre-temps, SAJ a vu à son tour sa crédibilité de chevalier blanc ternie lorsque Pravind, son fils, a été rattrapé par la justice dans une affaire de conflit d’intérêts  et contraint de démissionner fin juin de son poste de ministre de l’Innovation et de la Technologie. La confirmation du verdict par la Cour suprême, devant laquelle il sera entendu en appel en janvier, ne l’empêcherait pas forcément de succéder à son père, mais elle aiguiserait à coup sûr les appétits au sein d’une majorité gouvernementale qui marche déjà en ordre dispersé lorsque le chef n’est pas là.

D’autant que l’âge d’Anerood Jugnauth alimente les pires rumeurs sur son état de santé. « Toutes ces incertitudes autour de l’avenir du père comme de celui du fils sont désastreuses pour l’image du pays », s’alarme un homme d’affaires qui, comme la plupart de ses compatriotes, attend de voir le gouvernement entrer enfin en action.

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