Cinéma

Monique Mbeka Phoba raconte l’histoire de la RDC, caméra au poing

Monique Mbeka Phoba © Gilles Labarbe/J.A.

Bruxelloise d'origine congolaise, cette réalisatrice explore caméra au poing l'histoire tourmentée de son pays.

Tee-shirt à l’effigie de Patrice Lumumba, cheveux courts, sourire scotché aux lèvres, Monique Mbeka Phoba nous accueille dans l’appartement de son frère. C’est ici qu’elle squatte quand elle est de passage à Paris. Quelques jours plus tôt, la cinéaste bruxelloise d’origine congolaise est arrivée dans la capitale française pour y présenter son dernier-né, Sœur Oyo.

Un court-métrage qui interroge le passé colonial à travers le quotidien des écoliers dans un pensionnat catholique de Mbanza-Mboma, dans l’ouest de la RD Congo, alors Congo belge. « Le cinéma africain ne traite quasiment jamais de cette période de l’Histoire. Ce qui fait de Sœur Oyo une exception dans le genre », se félicite cette femme de 53 ans dont les parents ont été « au cœur de la période des indépendances ».

Je suis arrivée à un stade de ma vie où je me rends compte qu’il y a des choses que je sais qu’après moi plus personne ne saura, soutient-elle

Avec un brin de nostalgie, elle se revoit encore toute jeune en train d’écouter parents et grands-parents s’étendre sur ces années 1950 qui ont précédé la décolonisation. « Ils m’en parlaient beaucoup, et ce qu’ils s’abstenaient de me dire, j’allais le chercher », se souvient-elle, comme investie par un devoir de mémoire. « Je suis arrivée à un stade de ma vie où je me rends compte qu’il y a des choses que je sais qu’après moi plus personne ne saura », soutient-elle. Il s’agit de toutes ces petites histoires et anecdotes entendues ici et là et datant de l’époque coloniale. Surtout les récits de ces « évolués » à qui « les Blancs avaient dit qu’ils allaient les civiliser – comme s’ils n’avaient pas eux-mêmes une culture – à condition qu’ils fassent tabula rasa de leurs traditions ».

Pendant les vingt-trois minutes et quarante-cinq secondes de Sœur Oyo, Monique Mbeka revient sur cette confrontation entre deux mondes. « Je suis issue d’une famille qui a beaucoup de choses à raconter », dit celle dont le grand-père maternel fut l’un des rares aides-soignants de l’époque coloniale tandis que le géniteur de son père était un sage.

C’est ce dernier qui a encouragé sa petite-fille, « brillante à l’école des Blancs », à venir aussi « voir du côté des ancêtres ». Monique n’avait alors que 13 ans mais les propos de son grand-père paternel ne l’ont jamais quittée. Née à Bruxelles, où son père, l’un des premiers universitaires congolais, était nommé ambassadeur – le tout premier représentant de la RD Congo dans l’ancienne métropole -, la jeune fille a d’abord tenté de marcher sur les traces de son papa.

Après le coup d’État de 1983, elle prend son sac à dos et se rend, avec « un copain belge », au Burkina

Après son baccalauréat, elle entreprend des études en sciences commerciales et consulaires. Mais pendant sa scolarité à l’Université libre de Bruxelles (ULB), sa passion littéraire – depuis l’âge de 9 ans, elle écrit des recueils de poésie – la rattrape. Elle se rapproche alors de la radio estudiantine.

C’est à l’époque qu’elle rencontre l’Histoire en train de se faire. « Ma vie est une aventure », glisse-t-elle, toutes dents dehors. Après le coup d’État de 1983, elle prend son sac à dos et se rend, avec « un copain belge », au Burkina. Sur place, elle enregistre les audiences des « tribunaux populaires de la révolution » qui jugeaient les « suceurs de sang du peuple », ceux qui s’étaient enrichis sous l’ancien régime. Monique Mbeka Phoba recueille également des témoignages de la population pour faire le « portrait de la révolution sankariste ».

Un portrait sans le personnage clé ? Sur recommandation de plusieurs Burkinabè, Mbeka se rend à la présidence pour rencontrer l’homme fort de Ouagadougou. Sans succès. Mais elle n’abdique pas. Elle retourne à Bruxelles et prend rapidement contact avec un journal local proche de la « jeunesse révolutionnaire ». C’est grâce à ce dernier que l’année suivante, en 1987, Mbeka rencontre Sankara alors qu’elle est de retour au Burkina pour couvrir le Fespaco. Et là, au cours du festival, la magie opère. L’apprentie journaliste est « littéralement captivée par le monde du cinéma africain ». « Des gens étaient heureux, enthousiastes ; ils s’embrassaient, fiers d’avoir un grand festival. Après les projections, l’on s’installait au bord de la route pour écouter le président Sankara jouer de la guitare, raconte-t-elle, nostalgique. Je rêvais désormais de faire du cinéma sans renoncer à mes études de peur de faire honte à mon père. »

Un peu plus tard, au détour d’une interview pour la radio de l’ULB, Mbeka entend parler des Ateliers Varan, un centre de formation qui offre la possibilité d’apprendre à réaliser des documentaires en trois mois. Elle en sort avec le « plus mauvais film » de la promotion. Mais pour ne pas rester sur une frustration, elle s’achète à crédit une petite caméra et se rend au Zaïre pour réaliser un film sur la Conférence nationale souveraine (CNS). Cela fait maintenant vingt ans qu’elle creuse le sillon du documentaire. Avec Sœur Oyo, la voilà désormais sur le terrain de la fiction. Le défi est différent, mais le registre reste le même : historique et identitaire.

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