Livres

Littérature : Madagascar, île rouge, voix bleues

Jean-Joseph Rabearivelo, dans les années 1920. © DR

Dans « L'Oragé », Douna Loup raconte les destins croisés de deux poètes malgaches : Jean-Joseph Rabearivelo et Esther Razanadrasoa. L'un avait choisi d'écrire en français, l'autre dans sa langue maternelle.

Manga feo (« la voix bleue », en malgache) signifie « la belle voix ». Une expression qui sied à merveille au troisième roman de Douna Loup car, autant le dire tout de suite, on n’avait pas lu d’aussi beau livre depuis longtemps. Les lèvres qui s’animent d’elles-mêmes, emballées par le rythme des mots couchés par l’auteure suisse de 33 ans. La main qui s’empare du crayon pour souligner, à chaque page ou presque, des phrases chargées de sons qui font sens… La prose à l’œuvre dans L’Oragé est à la hauteur de l’hommage qu’elle rend à deux figures de la poésie malgache, Jean-Joseph Rabearivelo, « auteur du premier poème en vers français écrit par un Malgache », et Esther Razanadrasoa, « première femme malgache à écrire et publier ».

Au début du XXe siècle, Tananarive « est encore au contact du mufle des zébus », et le jeune Rabearivelo – que l’auteure préfère appeler Rabe – est tour à tour secrétaire et interprète d’un chef de district, saute-ruisseau et gratte-papier chez un ferrailleur, dessinateur en dentelles, aide-bibliothécaire et correcteur dans une imprimerie. Il fréquente les cercles littéraires de la capitale, « ouvre les enclos remplis d’alexandrins, saute sur les troupeaux de rimes, dévale les sonnets les plus escarpés » et signe ses premiers textes K. Verbal, Jean Osmé et Amance Valmond. Mais surtout, il passe un pacte avec son aînée Esther Razanadrasoa, dite Anja-Z : chacun veillera sur l’œuvre de l’autre.

D’elle, on sait moins de choses. « C’est en lisant le journal de 1 200 pages de Rabearivelo que j’ai découvert son existence », a confié Douna Loup au quotidien suisse Le Temps. Pour combler les lacunes des archives, la romancière s’est donc servie de son imagination. Résultat : un personnage sans concession là où Rabe n’est que souplesse, et qui met un point d’honneur à écrire en malgache (malagasy) tandis que son complice s’ouvre chaque jour un peu plus au français : « Je l’ai au-dedans cette langue, elle a su faire son chemin et me prendre, affirme-til. […] Je suis à ma terre, à ma terre ancienne, mais je donne des fleurs pollinisées, pollen d’ailleurs, pollen du monde ouvert, du français qui ici s’installe. »

La soumission de l’univers mental du colonisé ne pouvait aller sans la soumission des langues des peuples colonisés aux langues des nations colonisatrices.

Île rouge sous colonisation française

Telle est, outre la jouissance des mots et des peaux – car L’Oragé est aussi un récit de chassés-croisés amoureux -, l’une des lignes de force du roman : le choix de la langue, forcément politique dans une île rouge sous colonisation française. Anja-Z pourrait ainsi faire sienne cette phrase écrite bien plus tard par l’auteur kényan Ngugi wa Thiong’o, grand défenseur des langues africaines, dans Décoloniser l’esprit : « La soumission de l’univers mental du colonisé ne pouvait aller sans la soumission des langues des peuples colonisés aux langues des nations colonisatrices. » Pour rappeler ce contexte, Douna Loup insère d’ailleurs, entre les chapitres, des extraits de journaux de l’époque et de documents coloniaux où suinte la méfiance à l’égard de la culture « indigène ». Rabe, lui, dirait plutôt, comme l’Algérien Kateb Yacine, que le français est un « butin de guerre » : pour le Malgache, « l’envahisseur est peut-être un pont, une façon de rejoindre les cultures, l’universel ».

Le point de rencontre entre ces deux positions ? La traduction, bien sûr. Selon Anja-Z, « le recul d’une autre langue sur la sienne est bénéfice, enrichissement » et permet de « mieux nous comprendre nous-mêmes ». Quant à Rabe, il s’émancipe finalement du carcan académique en transcrivant des poèmes de Paul Valéry en malgache, trouvant dans le français « une ligne à outrepasser »… et devenant ainsi pleinement poète. La conclusion du livre n’est hélas pas celle de l’histoire, qui s’arrête en 1937 : le 22 juin, soupirant éconduit par la France (ses rêves d’intégrer l’Administration et de visiter Paris se sont écroulés), Rabearivelo, alors âgé de 34 ans, avale dix grammes de cyanure – six ans après avoir pleuré la mort d’Esther. Larmes ; « l’eau des yeux » ; ranomaso.

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