Société

Tunisie : Mokhtar Yahyaoui, le juge qui défia Ben Ali, n’est plus

En Tunisie, tout le monde se souvient de sa lettre ouverte à l’ancien raïs. Il nous a quittés le 22 septembre.

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Mis à jour le 28 septembre 2015 à 17:30

À Tunis, en août 2001. © FETHI BELAID/AFP

Dès l’annonce de sa disparition, les hommages se sont multipliés. Unanimes, sincères et, fait assez rare pour être souligné, transcendant les clivages partisans. Les Tunisiens pleurent le juge Mokhtar Yahyaoui, foudroyé à 63 ans par une crise cardiaque. Auteur, le 6 juillet 2001, d’une lettre ouverte au président Zine el-Abidine Ben Ali dans laquelle il dénonçait l’absence d’indépendance de la justice, le harcèlement et les intimidations dont ses collègues étaient victimes, il avait marqué les esprits.

Mokhtar Yahyaoui a brisé un tabou en devenant le premier magistrat à exprimer publiquement – et avec panache – sa défiance envers le pouvoir. Un acte d’insoumission politique pour celui qui présidait alors le tribunal de première instance de Tunis. Jeune Afrique, à l’époque, lui avait longuement donné la parole, ce qui n’avait pas eu l’heur de plaire aux autorités. Pour Yahyaoui, les sanctions ne s’étaient pas fait attendre : suspension, comparution devant le conseil de discipline, puis révocation.

Opposant à la peine de mort et féministe convaincu 

Intimidé, brutalisé en pleine rue par les nervis du régime, le juge déchu allait endosser la robe d’avocat et embrasser une carrière de dissident. Il participera, aux côtés de six autres activistes, à la fameuse grève de la faim d’octobre-novembre 2005 coïncidant avec l’organisation à Tunis du très controversé Sommet mondial de l’ONU sur la société de l’information.

Après le 14 janvier 2011, Mokhtar Yahyaoui sera réhabilité et réintégré dans la magistrature. Il siégera au sein de la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, présidée par le juriste Yadh Ben Achour, et dirigera, entre 2012 et 2014, l’Instance nationale de protection des données personnelles.

Mokhtar Yahyaoui laissera le souvenir d’un homme de convictions, modèle d’intégrité et de droiture. Au-delà du militant, ce Sudiste fier de ses racines amazighes était aussi un farouche opposant à la peine de mort, un féministe convaincu et un père attentionné. Sa fille, Amira, fondatrice de l’association citoyenne Al Bawsala, a repris le flambeau : en 2014, son œuvre en faveur de la transition démocratique a été récompensée par le prix de la Fondation Chirac pour la prévention des conflits.